LE FERMIER qu'une transformation profonde de la propriété. Cela, Constant le sentait, mais n'osait se l'avouer. Rêvant ainsi longuement, car le sommeil ne venait pas, Constant évoqua, dans cet instinctif besoin de synthèse que subissent les esprits les plus_ incultes, l'aire oü s'entassaient les trésors accumulés de la plaine. Il la revit t-elle qu'elle était réellement, petite, pauvre, sans autre beauté que celle qui lui venait de son cadre d'arbres et d'eaux courantes et des propres illusions des travailleurs. La batteuse, le manége, les gerbiers, tout cela qui l'avait ébloui naguère, fidélc décor de la prospérité passée, parut soudain à ses yeux plus clairvoyants comme les visages familiers contemplés tous les jours, dont on ne remarque pas la lente flétrissure et qui se révélent tout a coup déchus . de leur jeunesse. Jamais il n'avait eu aussi nettement le pressentiment du malheur. IV Le jeudi, Constant mit sa blouse des dimanches, passa sommairement la brosse à cirage sur ses gros souliers ferrés, puis attela au tilbury sa jument de limon que le charroi des gerbes et les traYaux du battage disposaient mal à-trotter avec grâce. Cahin-caha, il véhicula sur la route, le front soucieux, le cœur gros. Une stupeur énorme l'envahissait. Il lui était impossible de réfléchir avec calme. Il essaya ùe préparer ce qu'il dirait au notaire, da ris une méfiance puérile de son aptitude à l'improvisatio.n; de chercher des arguments assez concluants pour émouvoir le redoutable personnage que l'égoïsme, la bêtise et le désir de faire du zéle cuirassaient triplement. Mais il ne pouvait trouver que des embryons de phrases, des choses pitoyables dont il sentait le ridicule. Il se dit : - Nous verrons bien quand j'y serai! Et il regarda autour de lui, par la plaine immense oü les meules de gerbes se profilaient sur la nudité des champs. C'était la fin de l'été; les arbres paraissaient tout tristes, sentant fuir la séve; les oiseaux voletaient avec de petits cris plaintifs, dans le grand silence matinal. Seules, surgissaient maintenant du chaume les rares et frileuses fleurs d'automne, les fleurs que personne ne cueille, les spéculaires, les scabieuses, les vipérines, fleurs sans éclat et sans parfum qui annoncent aux pastourelles la fin des crépuscules adoucis, la fin des danses en plein air et des libres causeries d'amour sous les étoiles, avec les gars fatigués du travail et tout pénétrés de la tendresse de la terre. La terre! Constant songeait aux prochains labours, aux semailles qu'il faisait jadis selon le rite, avec une foi profonde. Et la terre le trahissait. Malgré son labeur assidu, il n'avait réussi qu'à
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