420 LA REVUE SOCIALISTE Constant gardait le silence. M. Desloges ajouta : - Vous irez jeudi chez maître Blafard. D'aprcs l'état de votre cheptel, nous verrons ce que nous aurons à faire. Ce n'est pas qu'on veuille vous remplacer, loin de là! mais Yous êtes graYement endetté, et dans votre intcrêt, il Yaut mieux enrayer et nous séparer, plutôt que de prolonger une situation dejà fort mauvaise et qui ne saurait gucre s'amcliorer, je le crains! A jeudi. Et les deux « messieurs », solennels, remontcrent dans la voiture qui s'éloigna, au trot rapide des deux chevaux de race. I I I Malgré sa fatigue d'un labeur de dix-huit heures, Constant ne put dormir. Dans le silence de la nuit, à côté de sa femme que l'inquiétude aussi tenait cYeillée, il évoquait sa Yie de travail, sa ,·ie en apparence monotone, mais que les crises commerciales et agricoles mouYementaient singulicrement. C'bait sous Louis-Philippe, cela. La classe des métayers peu riche, peu instruite, se décrassait alors lentement. Le sol commençait, gr:1ce à l'élan donné à l'industrie et au commerce par les saint-simoniens, à bénéficier d'une plus-value qui deYait augmenter considérablement sous l'Empire, à cause de l'extension des Yoies ferrées et des bateaux à vapeur. Quelle cpoque ! Constant la reYiYait en bloc; il se remémorait les copieuses récoltes bien vendues, la vie facile, même pour les paysans; la confiance de tous en la Terre, la bonne mère qui ne déçoit pas les traYailleurs; les coups <l'audace des ambitieux réussissant presque toujours, quand celui qui les tentait apportait à l'épre'uYe la persévérance nécessaire. - On gagnait de l'argent, sous l'Empire! Et le fermier poursuivait son rêve rapide. Après 1870, il aYait encore, pendant un certain temps, fait beaucoup d'affaires. Il se souvenait bien : il avait comme tous salué dans la Rcpubliqùe une ère de justice, de liberté et de prospérité non vue encore; une aurore splendide se levant sur un monde nouYeau, sur une socictc purifiée et ardente au labeur, où le pauvre n'aurait plus à craindre les mauvais jours. D'intelligence ouYerte, enthousiaste de progrès, possédant au reste une instruction rudimentaire qui lui permettait de comprendre la puissance du livre, Constant n'avait jamais modifié son système de culture. Les autres viYaient chichement, se refusaient les joies les plus modestes, mais économisaient de l'argent et achetaient des terres. Lui n'agissait pas ainsi. Il consacrait les maigres économies de son cheptel
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