LA REVUE SOCIALISTE les jambes. Une voiture arrivait dans la cour. Il entendit sa femme qui l'appelait : - Constant! Il regarda. Deux hommes descendaient de la calcche. Le cœur battant à coups rapides, il les reconnut: - C'est M. Desloges, a\'ec le notaire! Ah! bon Dieu ! est-ce qu'ils viennent pour l'argent? Je peux pourtant pas leur rendre maintenant! Je peux pas! II M. Desloges n'ctait pas plus bête qu'un autre dont l'intelligence cùt été au-dessons de la moyenne. Ses parents, enrichis dans la quincaillerie, s'étaient retirés des affaires aYec soixante mille francs de rente - chiffre énorme en province. Cette fortune s'augmenta du reste chaque année par des placements avantageux et l'usure largement pratiquée. Le fils Desloges débuta dans la vie par de successifs échecs au baccalauréat. Le seul enseignement qui lui profita dans sa jeunesse fut celui que ses parents lui donncrent sur la toute-puissance de l'argent. A vingt ans, il sortit du lycée sans le moindre diplôme, rcussit, grâce à de fortes recommandations, à faire son volontariat, puis revint à Niort, où tout de suite, dans la bourgeoisie riche, il fut considéré comme un bien sympathique jeune homme par les dames mûres ayant des filles à marier. Il eut des cheYaux, des voitures, des craYates; il étala un luxe abondant, sinon de bon goût; il promena dans les rues de la petite Yille son oisiveté, sa vanité, sa nullité. li fit, d'ailleurs, l'homme dcdaigneux : ses habits Yenaient de Poitiers, les tailleurs du crû n'étant pas jugés assez habiles. Il se figurait ainsi atteindre au comble du dandysme. En matière de chasse, il possédait une vaste érudition, et cette science rare lui procurait, en même temps que des relations, certains succcs spéciaux dont il se montrait très fier. Il aYait aussi la spécialité d'arborer deux ou trois fois l'an, aux courses de Niort et de SaintMaixent, des costumes de circonstance d'un ridicule formidable, mais qui lui permettaient de donner au public l'impression d'un fêtard exagérc, initie à tous les mysteres de la haute vie. Il laissait entendre volontiers que s'il vivait continuellement à Niort au lieu d'aller à Paris, c'était par amour de la cité natale. Au fond, il avait la peur et la haine de Paris. li y avait passé huit jours, après son service militaire, et en ctait revenu pour n'y retourner jamais. Il ne s'était pas amusé dans l'immense ville, où nul n'aYait daigné
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