La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE moraux qui agitent notre pays, si elles ne nous permettent pas d'exercer notre action sur ces faits et de les utiliser dans notre combat pour l'émancipation des travailleurs, c'est qu'elles sont mal construites. Mais la théorie socialiste est-elle mal construite? Est-il vrai qu'elle nous oblige à classer un fait comme l'affaire Dreyfos dans la catégorie des conflits internes qui peuvent affecter la bourgeoisie mais dont nous devons nous désintéresser? Est-il vrai que, cette affaire n'eût-elle pas les conséquences politiques et sociales qui se sont manifestées par la création d'un parti clérico-militaire destiné à re11forcer le pouvoir d'une fraction importante de la classe possédante, nous eussions dû ne pas plus nous occuper de Dreyfus que de telle ou telle des innom-- brables Yictimes d'erreur judiciaire à càté desquelles nous passons sans nous détourner? Est-il vrai que notre doctrine nous enferme dans un programme de revendications économiques et politiques dont il nous est interdit de sortir sous peine d'hérésie? 1 on, la théorie socialiste n'est pas mal construite. Elle offre pour but aux efforts conscients et solidarisés des membres de la famille humaine l'cmancipation totale de toute sujction politique, de toute sen·itude économique, de toute contrainte dogmatique et morale. Et nous n'avons qu'.1 nous tourner vers le passé, dont tant d'institutions du présent nous offrent encore l'image, pour être bien convaincus que la promesse socialiste n'est pas vainc et que nous allons de la servitude à la liberté dans tous les ordres d'activité matérielle et intellectuelle. ::--Jon,la robuste critique économique de Karl Marx n'est pas en faute, du moins dans ses parties essentielles. Et quand elle nous dénon;::e le caractére transitoire de la forme capitaliste de la propriété et qu'elle voit se développer dans cette propriété les conditions qui la feront nécessairement sociale à un moment donne, elle ne nous trompe pas. Aux petites monarchies absolues de la production succédent à chaque progres nouYcau les grandes républiques aristocratiques de l'industrie et des transports. Mais, pas plus que dans les petites monarchies, les travailleurs ne sont citoyens dans ces grandes républiques. Pouvons-nous croire, cependant, que les choses travaillent pour nous, de leur propre mouvement, et que la transformation de ]a propriété capitaliste en propriété sociale peut être un acte mécanique, indépendant de notre volontc, et qui s'accomplirait même si nous nous y opposions? La fatalité des choses n'est jamais aussi bienfaisante; le croire serait placer en elles ]a liberté que certains philosophes refusent à l'être pensant et que pourtant il sent se déYelopper en lui à mesure que, connaissant mieux le monde qui l'entoure, il s'adapte d'une manicre plus consciente aux fatalités, c'est-à-dire aux lois, par lesquelles ce monde se manifeste à lui.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==