La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

342 LA REVUE SOCIALISTE reconnaissent d'autre loi que l'autonomie de la personne acceptant d'elle-même les obligations du contrat? (1) I I Par delà les limites de l'histoire et de la légende, essayons de trom·er sous l'influence de quelles forces les hommes ont été poussés à se réunir et à vivre ensemble. En d'autres termes, Yoyons si l'organisation des premieres sociétés a bien eu pour cause la nécessité (1) Les penseurs les plus opposés l'appellent de leurs vœux ou le considèrent comme l'aboutissant de l'évolution économique. Citons quelques exemples. Jacobi disait que toutes les constitutions sont dans une certaine mesure « un pacte avec le diable ». (V. Lévy Bru hl, La pbilosopbie de Jacobi, p. r 30). Stuart Miil estime que « le monde est trop gouverné ». Taine disait des gouvernements et des f:tats qu'ils étaient les derniers des monstres scolastiques à anéantir. (Cité d:111sBrooks Adams, La loi de la civilisa/ion et de la décadmce, avant-propos, p. v111.) Jules Simon écrit : « L'Êtat doit travailler a se rendre inutile et préparer sa démission. » (Cité par P. Leroy-Beaulieu, L'État modeme, p. 94). Aux yeux de Proudhon (Idée générale de la 1·évol11tio1a1u dix-11eui•iè111sieècle, etc., de Spencer (L' J11divid1tco11lrel' Étal, etc.), de Gabriel Deville (Principes socialistes, p. 151 et suiv.), l'Etat, une fois la transformation economique achevée, n'aura plus qu':1 disparaitre ou sera réduit au minimum nécessaire des attributions gouvernementales, avec accroissement corrclatif des privileges de la liberté. Au lieu de personnes à contraindre, il n·y aura plus que des choses à administrer, et il y aura toujours une organisation sociale, mais il n'y aura plus ou presque plus d'État. Molinari conçoit aussi dans l'ayenir un régime de self gouen11nwl et de tutelle libres. (Evol. polit. el réuol. - Evolul. écon. au dix-11euvièmesiècle, etc.) César de Paepe estimait aussi que le régime de l'avenir serait un régime de socialisme libertaire. Ce nihilisme gouvernemental n'implique pas l'idée de désordre d,rns une organisation nouvelle; il implique seulement l'idée de la désorganisation de l'ordre actud des choses, duquel il est la négation; en d'autres termes, il signifie : substitution du règne du contrat au règne de l'État. Mais, pour la grande majorité des hommes, sous l'influence d'habitudes de pe:1ser héritées de longue date, sous l'influence aussi des conditions de leur existence, le sabre, le sceptre ou la férule, les tables de la loi ou les codes administratifs édictés par une autorité qui leur est extérieure, sont la garantie de l'ordre et s'identifient avec lui. Il est cependant facile de constater que le contrat est de pl lis en plus l'usage dans bon nombre de relations humaines. N'est-il pas évident aussi que l'individu a de plus en plus conscience de lui-même et qu'il revendique de plus en plus le droit de concourir librement à l'ceuvre collective? Nous pensons tous plus ou moins en adversaires de l'État, car il n'est pas un de nous qui n'ait d'une manière formelle ou tacite protesté ou ne proteste contre certaines des prérogatives que s'arrogent les pouvoirs publics. Mais n'est-ce pas que dans un nombre plus 011 moins grand de cas le ;,.o,;µ.6; est possible sans l'<ip;c~, que l'harmonie peut s'établir librement entre les hommes, surgir en quelque sorte de la solidarite devenue consciente des intérêts? Les anarchistes les plus radicaux ne disent pas en définitive autre chose(V. Kropotkine, Paroles d'1111révolté, p. 100-101). Mais le bon sens vulgaire, a qui on fait vraiment trop d'honneur, ne voit que le chaos dans une société soustraite a l'empire de la tutelle imposée et de la contrainte obligâtoire. Nous croyons au contraire que l'observation des faits permet de concevoir comme possible dans l'avenir un régime social dont l'harmonie, pour ê1re différente de l'organisation actuelle, ne soit pas telle qu'en en puisse dire, pour parler comme John Cade dans Skakespeare : • Notre ordre, c'est le désordre.» Prouhon appelait cela l'anarchie. Des actes de violence bien connus et il propos desquels on a fait plus de tapage qu'à propos de l'assassinat régulier, lent, anonyme et collectif des empoisonneurs patent~s de toute espèce, ont fait du mot un épouvantail.

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