La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LA FHA~CE o'AUJOURD'IIUI ET SA IÜ,VOLCTION ~!ORALE 263 pour payer sa dette de jeu, les dieux l'en récompens<':rent en lui donnant un royaume bien plus beau que le premier. Les ennemis de la République, si pieux soient-ils, n'ont pas une confiance suffisante dans le dieu de la guerre et dans le pape pour être assurés de receYoir la compensation· des pertes qne leur causerait la proclamation de l'innocence de Dreyfus. La Cour de Cassation a démontrl'.: cette innocence, et clic a laissé à un conseil de guerre b decision finale. Pourquoi cela? Principalement pour sauver le credit des tribunaux militaires, auxquels l'occasion est offerte de montrer que, s'ils sont exposes à commettre une erreur, ils sont aussi capables de la réparer. Mais cette rcparation, fùt-clle obtenue, ne saurait sauver la. grande coalition militaire et ecclesiastique. Aussi cette coalition a-t-elle mis la main sur le gouYcrnement et sur le Parlement; elle a jete en prison Picquart, le vaillant sold:it qui s\;tait rangé du côté de la justice; elle a renversé Henri Brisson, président du conseil des ministres, pour aYoir noblcmcmcnt imposé le respect de la loi; en sa place, elle a porté an pouvoir ceux-Li mêmes qui le detcnaicnt lors de la condamnation de Dreyfus. Toutes ces causes tendaient ù l'établissement, sur les ruines de la. République écrasée, d'un despotisme militaire et thcocratique. C'est contre la menace de ce despotisme que les penseurs concentrèrent toutes les puissances intellectuelles du pays. Il y en eut bien deux ou trois qui se rangèrent du cote de la force brutale, mais c'etaient des l1ommes superficiels, et de ceux-là mèmes il n'y ellt pas un qni s'attachât à discuter l'affaire en clle-mème; ils n'en \'Oulurcnt apercevoir que les conséquences fatales à Lrntorité militaire. Un d'eux pourtant fut assez intelligent pour comprendre qu'une réYolution était imminente si Dreyfus était acquitté, cinq ministres de la guerre ayant successivement et impérieusement affirmé qu'il etait coupable. 11déclara donc l'existence d'une republique et celle d'une armée incompatible: la France dcYait choisir d'une république sans armée, ou d'une armée sans république. Les républicains combattirent cette these dans sa donnée générale et a\Jsolue, mais ils sont bien obligés de reconnaître que la république ne saurait coexister aYec une armée organisée sur le type féodal, d'après des idées d'autocratie et de cléricalisme qui aboutissent nécessairement à des iniquités tyranniques : l'affaire Dreyfus n'en est qu'un exemple entre mille. Il y aYait donc en effet au bout de cette affaire une réYolution, une revolution essentiellement républicaine. Il y a plusieurs nations qui se disent en république, mais en réalité il n'y a pas une seule république sur la surface de la terre. Nos États-Unis d'Amérique ne sont pas une vraie république, puisque dans leur congrès un État-frontière qui compte cent mille

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==