LA FRANCE D'AUJOliRD'HCI ET SA RÉVOLUTIOl\" ~!ORALE 259 à travers le monde entier. Ah! cette petite flamme <lu mousquet <le Lexington. La Révolution française elle-même s'est allumèe à cette ètincclle. Avec quelle aisance nous sommes disposés à résoudre les difficultés qui s'èlcvcnt ailleurs que chez nous! Quand, en Amérique, un nègre est lynché par la populace, ici, :\ Londres, rien ne parait plus simple que.de punir <lesmeurtriers qui tirent vanité de leur crime; mais, aux Etats-Unis, l'on sait qu'en telle matière l'intervention du pouvoir central est inconstitutionnelle et pourrait entrainer une guerre civile. Et dans le cas présent? Re,·iser le jugement douteux <l'un conseil de guerre, là-bas, ~i loin, en France, comme cela semble facile aux Américains! Et je m'aperçois que bien des Anglais n'arrivent pas à comprendre: comment, demandent-ils, une lutte si colossale a-t-elle pu surgir d'un fait si insignifiant, la demande de revision d'un procès? Comment? Je vais vous le dire. C'est que cette demande était un défi lancé au <lieu tout puissant. Il y a Jeux nations en France: il y a la République, et il y a un empire à la fois militaire et ecclésiastique. La Républiq uc n'a pas de dieu. et il ne saurait en être autrement puisqu'en France l'on ne connait pas <l'autre dieu que le <lieude la guerre. Celui-là, le <lieude la guerre, qu'on l'appelle f\lars ou qu'on l'appelle Jéhovah, a un moyen unique de gouvernement : l'autorité. L'Église a élevé le peuple Jans une foi aveugle :\ l'infaillibilité du pape et de ses prêtres, ne cessant <ledéclarer que tout péché peut être absous sauf le pcché <l'incrédulité; clic a troU\·é sa sanction dans l'armée, laquelle n'a de respect que pour une seule vertu, l'obéissance. Depuis que l'Église a perdu son pouvoir temporel, son infaillibilitc a passé au conseil de guerre. C'est la résurrection d'une vieille superstition romaine qui voulait que la décision du conseil <leguerre fùt la déci· sion de Dieu même. Cette superstition est la base du duel. Un duel est un appel au jugement de Dieu, sommé de donner raison à celui qui a le bon droit. li ,·a de soi que tout cc que la France compte d'hommes intelligents hausse les épaules:\ cette folie; mais la croyance populaire s'impose, si forte que, lors de l'attentat boulangiste contre la République, le coup d'épee du vieux ministre républicain Floquet suffit à dissiper b fascination qu'exerçait le général factieux. . La République ne s'est pas aventurée à supprimer le conseil de guerre, qui, en temps de paix, ~,'est qu'un anachronisme. Elle n'a pas même ose le rendre responsable de ses actes. Dans les autres ordres de juridiction, les jugements d.oiYent être motivés; non pas ici. Les juges du conseil de ·guerre disent : coupable! Ou bien ils disent : non coupable! Aucune raison à donner. C'est bien là-dessus que comptent les chefs de l'armée pour obtenir contre Dreyfus une seconde con-
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==