La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE une iniquitc commise; Yoici Charlemagne courant la terre et la mer pour la rcparer: qu'au cours de sa campagne ardente pour le bien, il soit tue et que l'injustice subsiste, direz-vous que c'est une d<'.:faite pour Charlemagne? Cc serait à son hcroïsrne un lustre nouveau. De même dans l'affaire prcsente, dans l'af-faire Dreyfus. Le génie de la France, incapable d'aucun repos tant que le droit d'un Français obscur restait opprimé, a traversé des années d'agonie pour réparer ce désordre. Et lors même qu'aujourd'hui cc génie succomberait dans qulque embûche, lors même que la victime, presque délivrée, serait reconquise par les puissances du mal, ce serait sans doute une catastrophe; mais ce serait en même temps la plus claire et la plus utile indication des forces redoutables contre lesquelles la conscience de la Fr:rncc est entrée en lutte, et, à le bien prendre, ce ne serait pas une défaite. Que les premiers parmi les écriYains de France aient dcserté leurs bibliothcques, parmi • les étudiants et professeurs leurs acadcmies, parmi les artistes leurs ateliers, et cela par centaines, et cela pendant des années, au risque et au coût de leur situation, de leur fortune, de leur popularité, pour dcfendre le Droit, YOilà la Yicroirc. Cette Yictoire-la, clic est désormais hors de toute atteinte. Que serait celle des ad\'ersaircs? Quand ils réussiraient à écraser un Juif innocent, le plus arrogant triomphe de la force sur la justice et la loi ne saurait plus les sauYcr de la lente, de la silencieuse révolution qui est en marche et que rien n'arrêtera. Je dis une réYolution, et je le dis d'après une obserYation attentive. L'hiver dernier, à Paris, j'étudiais l'histoire des révolutio11s d'Amérique et de france au dix-huitième siécle, et je compilais ces Yieilles archiYes à la lumiérc des éYénements actuels ou je retrouvais les mêmes forces en présence, les mêmes principes, j'ai presque dit les mêmes hommes sous des noms nouYeaux. Le tort fait à Dreyfus n'était en lui-même qu'un mince incident. C'était un mince incident aussi que le feu prenant en Iï75 au bassinet du fusil d'un fermier de la nom·elle Angleterre. La guerre de l'indépendance américaine en est issue. \'ous Yous rappelez : les soldats anglais étaient sortis de Boston pour chercher des vi\Tes; ils avaient l'ordre de ne tirer qu'en riposte. Une faible troupe de fermiers armés les rencontra; eux aussi aYaicnt l'ordre de ne pas faire feu les premiers. Mais un de ces fermiers ne put se contenir; il pressa la détente; le coup ne partit pas, mais la poudre s'enflamma. Les Anglais répondirent par une déch:ugc. Sept Américains tom bérent morts; huit années de luttes sanglantes s'ensuivirent. Le massacre de Lexington ne resta dans les souYcnirs que comme un cri de guerre; les fermiers morts furent bientàt oubliés dans un combat oü étaient engagés des principes fondamentaux, ceux de l'autorité, des priYiléges, des établissements religieux, des institutions politiques, des droits de l'humanité

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