LE RÊVE DE PIERRE DA\'AKT - Nulle question d'intèrêt ou de rivalité professionnelle ne peut surgir entre nous. \'ous êtes professeur et moi musicienne. Vous aimez l'art, je véncre les sciences. Donc, point de conflits a redouter de ce côtè ... Parl.ons un peu de nos familles. Je commence: Je n'ai plus ma mére; si ,·ous l'aviez connue, vous la regretteriez comme je b regrette. C'est d'elle que je tiens ma sensibilité, peut-être un peu trop vive et qui s'exprime en un violent amour de la musique. Pas plus que mon pérc, ma mère n'était une savante. Il n'y en a pas dans la famille, d'ailleurs. Mon pére et un de mes frcres sont employés de chemin de fer, et mon :rntrc frère, un gamin de dix-huit ans, va bientôt sortir de l'ècole Diderot, ou, comme vous savez, on apprend les métiers du fer. Je crains bien que le pauvre enfant n'cxagérc 'tous les défauts de la famille et n'en laisse sommeiller les qualités. Il a la gaieté turbulente de notre pere et la mobilité d'impressions de notre mére. Et nous craignons qu'il n'aime pas beaucoup le travail. Ses maitres sont très mécontents de lui. Mais, comme il est foncièrement bon, ses défauts feront plus de tort à lui-même qu'aux autres. A Yous, maintenant. - Mes parents sont morts ù l'époque oi, je terminais mes études, dit Pierre. Mon père était le descendant d'une famille de grands industriels, et ses aptitudes héréditaires lui avaient fait conquerir de bonne heure un emploi important dans Li direction des usines mctallurgiques du Creusot. L'cxces de travail, joint aux soucis de sa r-::sponsabilité, l'a tué. l\la rnére, qui l'adorait, ne lui a sur\'ècu que quelques mois, et je suis entré dans ma \'ie d'homme par la porte de la douleur. Mon pére était l'action et ma mcre le n~,·e. Il avait la beauté de la force, comme elle a\'ait celle de la grâce. C'est seulement aujourd'hui que je puis les regretter pleinement, car alors je ne les connaiss:iis pas. Ma mémoire, à prcsent, reconstitue leurs physionomies et leurs gestes, que ma songerie pieuse coordonne; et ainsi je les vois enfin dans toute leur beauté, que mes yeux d'enfant ne pouvaient apercevoir. Pour moi, j'ai longtemps étc dcbilc de corps, et d'une' volonté incertaine. Mais, bien conseille et Sllrement dirigé par mon père u par des maitres qui me furent amis, j'ai fait mon cducation physique et morale. Pourtant, c'est aux choses de la pensèe, plutôt qu'à celles de l'action, que j'ai voué mes forces reconquises, non seulement par goût nuis par le désir de les mieux utiliser. - Cessons i présent de nous raconter l'un à l'autre, fit Louise, et vivons notre vie;\ decouvert : elle nous :tpprendr:i mieux à nous connaître que nos récits, ou nous mettons forcément plus de notre pensée que de nos actes et plus de nos désirs que de nos rc'.:alités,si sincères que noug soyons d'ailleurs. Pierre reconnut la sagesse du raisonnement de sa nouvelle amie.
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