106 LA REVUE SOCIALISTE ses dents ne pouvaient être arrachées que par la proprictc. Cependant la proprictc, qui est destinée à faire disparaitre les dcsordrcs des vengeances privées, ne fait son apparition qu'cntourée d'un cortége de discordes et de crimes Jans le sein des familles; aYant que le droit d'ainesse ne fut reconnu et passc dans les mœurs, clic engendra des luttes fratricides pour la possession des biens paternels, dont la Mythoiogie grecque a conserYé les• horribles SOU\'cnirs dans l'histoire des Atrides (r). Depuis lors, la propriété n'a cessé d'être la cause la plus efficace et la plus actiYe de discordes et de crimes priYés et des guerres ciYiles et internationales qui ont bouleYcrsé les sociétés humaines. La propriété entre comme une furie dans le cœur humain, bouleversant les sentiments, les instincts et les idées les mieux enracinés, et suscitant de nouvelles passions; il ne fallait rien moins que la propriété pour contenir et amortir la vengeance, l'antique et dominante passion de l'âme barbare. La proprictc privce, une fois constituée, le sang ne demande plus du sang : il demande de la propriété; le talion est transformé. La transformation du talion fut probablement facilitée par l'esclavage et le commerce des esclaves, le premier commerce international qui se soit établi d'une manière régulière. L'ëchange d'hommes YiYants contre des bœufs, des armes et d'autres objets habitua le barbare à donner au sang un autre équiYalent que du sang. Un nouveau phénomcne familial contribua plus énergiquement encore que le com-' mcrce des esclaves à modifier le talion. La femme, tant que persiste la famille matriarcale, demeure dans son clan, ou clic est Yisitée par son ou ses maris; dans la famille patriarcale, la jeune fille quitte sa famille pour aller habiter dans celle de son mari: le père est indemnisé de la perte de sa fille qui, en se mariant, cesse de lui appartenir. La jeune fille dc\'ient alors un objet de troc, une trouveuse de bœufs, alphesiboia, dit l'épithète homérique; c'était contre des bœufs que les Grecs l'échangeaient. Le père commença par troquer ses filles et finit par vendre s~s fils, ainsi que le démontrent les lois grecques et romaines. Le père, en vendant son propre sang, brise l'antique solidarité (1) Si l'on s'en rapporte aux légendes mythologiques de la Grèce, il semble que lorsque l'autorité du père remplaça dans la famille ~elle <le la mère, l'ordre de succession fut profondément troublé· tous les fils. qui dans la famille matriarcale n'héritaient pas, prétendirent avoir des droits égaux pour s'emparer des biens du père défunt et de la direction familiale; cc n'est qu'après bien des luttes intestines que le droit <l'~inesse parvint à s'ét.1blir et il ne put se maintenir qu'en appelant à son secours la superstition religieuse. Le père était censé vivre dans son tombeau, pbcé dans la maison ou le jardin environnant; il co\1tinuait :1gérer ses biens et donnait <lesordres à son successeur : 011 n'obéissait pas a l'héritier vivant, mais au père défunt. Alors, à côté de la religion de b tribu, s'établirent des cultes familiaux que Fustel de Coul.rngc croit primitifs.
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