100 LA REVUE SOCIALISTE suppression des repas anthropophagiques est la peur des vengeances posthumes du malheureux qu'on avait mangé. Ce n'est pas seulement pour se venger que le sauvage tue le meurtrier, mais encore pour apaiser le mort dont l'esprit serait tourmenté jusqu'à ce que du sang humain soit répandu : pour tranquilliser les mânes d'Achille, les Grecs immolèrent sur sa tombe Polyxène, la sœur de Paris, son meurtrier. Le sauvage, qui ne comprend l'existence que comme faisant partie intégrante de son clan, transforme l'offense individuelle en offense collective ; et la vengeance, qui est un acte de défense et de conservation personnelle, devient un acte de défense et de conservation collective. Le clan se protége en tirant vengeance du meurtre ou des blessures d'un de ses membres. Mais cette vengeance collective entraîne fatalement des dangers collectifs, qui parfois compromettent l'existence de la collectivité du clan. Les dangers collectifs de ces vendettes obligèrent les sauvages à ctouffer leur sentiment de solidarité et à sacrifier le membre du clan auteur de l'injure, et à le livrer au clan de la victime. On a vu les sauvages de l'Australie, les armes à la main, s'arrêter et s'apaiser en réduisant la vengeance à un dommage personnel exactement égal à celui qui avait été commis et qui était devenu la cause de la querelle : vie pour vie, blessure pour blessure. Le talion était né. * * * Le talion, « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure» (Exode, xx1, 23-25), peut seul donner pleine satisfaction aux sentiments égalitaires des peuplades communistes primitives, dont tous les membres sont égaux. L'égalité la plus complète découle nécessairement des conditions dans lesquelles vit le sauvage des tribus communistes. Darwin rapporte dans son Voyage d'un naturaliste cette anecdocte caractéristique : il vit un Fuégien à qui on avait donné une couverture de laine la déchirer en lanières d'égale largeur, afin que chaque individu de sa horde reçût un morceau, le sauvage ne pouvant admettre qu'un membre du clan soit mieux partagé qu'un autre en quoi que ce soit. César, quand il vint en contact avec les tribus germaines, fut frappé de l'esprit égalitaire qui présidait à leurs partages de biens; il l'attribuait au désir de créer l'égalité parmi leurs membres. César raisonne en civilisé vivant dans un milieu social où des conditions inégales d'existence engendrent fatalement l'inégalité parmi les citoyens. Les barbares qu'il avait sous les yeux m1aient au contraire dans un milieu communiste, engendrant l'égalité-; ils n'avaient donc pas à la chercher dans
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