La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

752 LA REVUE SOCIALISTE trône <le Louis-Philippe, la voulait impérieusement cette République, mais avec toutes ses conséquences politiques et sociales. C'est dans de telles dispositions d'esprit, aggravées par la lecture <les polémiques .icerbes, fratricides, .rnxquelles s'étaient livrés entre eux les socialistes des diverses écoles, au JenJcm.1in de la ,·ictoire comme au lendemain du 15 mai et de la défaite de Jui 11, qu'il me fallut Jborder l'étude de Cabet, <le Saint-Simon, de Pierre Leroux, de Proudhon, de Louis Blanc, d'Auguste Comte. de Fourier, dont les idées :!\'aient été propa<>éespar <les hommes d'un talent et d'une acti,·ité incomparables. J: venais <le lire les n,uvres de Saint-Simon et j'étais encore sous l'impression .,igue de ses vues géniales sur la trJ11sformatio11 écon?mique qui se produisait et allait si profondément modifier les conditions <le la producuor:, en greffant sur ces nouvelles conditions la concentration graduelle <le tous les facteurs économiques entre les mains d'u11e féodalité nouvelle rempl.1çant Ju luut de l'échelle sociale l'aristocratie féodale, détruite comme caste par la R1:volutio11 franç.1ise. Puis, <le l'œuvre de Saint-Simon se détachait avec u11eclarté, une àpreté sJisissantes so11i11oubliable parabole proclamant I.1 suprématie des t:av,1illcurs, en Jf!irma11t en une forme d'une rare éloque11ce, que sans travailleurs il n'est point de société possible, disant, par co11séquent, :1 tous ceux qui produisent, leur rôle et leur droit. Ce fut un saisissement que me valut une première lecture de Fourier, un saisissement douloureux, comme une impression d'impuissance à comprendre. Le découragement pointait dès le début de l'étude. JI était cependant impossible <le s'arrêter; pouvait-on ignorer le fond même d'u11e doctrine qui avait influencé tant de cerveaux parf.iitement équilibrés? Peu j peu, ,lè l'amoncellement des idées enchevêtrées, d'une terminologie toute particulière, d'un style confus souvent étranger à toute forme littéraire, de conceptions étr.111ges, de vues qui, au premier aspect, amenaient le sourire sur les lèvres, se dégage.tit cette conviction que le cerveau générateur de ces œuvrcs était d'une r.ire puissance. D'abord, une étude du commerce et de ses pratiques, des ellets de son organisation anarchique qui r~vé)Jit l'homme rompu à son exercice, en ayant étudié le mécanisme dans son ensemble et ses multiples dét.tils. Puis, d'admirables vues générales sur l'évolution de l'humanité, sur son état présent et sur ses destinées futures. Et le rêve. l'idéal <le Fourier se dég.1geait dans ses lignes essentielles, impérissables : Résult.ns désastreux de la civilisation en son fonctionnement actuel, par suite de l'incohérence organique, incohérence source d'efforts trop écrasants ou d'efforts inutiles parce que exercés sans méthode, sans coordination, sans solidarité. Civilisation meurtrière, laissant improJuctivc la majeure partie du domaine sur lequel peut s'exercer l'activité humaine. Puissance irrésistible de l'association du travail, du capital et du talent. Organis,nion sociétaire destinée à donner :1 la production son maximum d'intensité et à la consommation, sous toutes ses formes, les plus larges, les plus complètes satisfactions morales, matérielles, passionnelles, dans le sens le plus élevé du terme. Nécessité et possibilité de substituer l'harmonie aux concurrences, aux antagonismes qui entravent l,1 mar.:he progressive des sociétés, iont tant de victimes et sèment tant de ruines. Enfin, cette ,1dmirnblc conception du travail attrayant, substituée à la vieille idée religieuse qui fait du tr.1vail un chàtiment, substituée à la doctrine économique, qui, dans son application quotidienne, en fait un véritable esclavage, avec tout ce que l'esclavage comporte de douloureux et de révoltant. Quelle merveilleuse divination de ce qui sera plus tard, de ce que même nous promettent déj.i tous les phénomènes économiques qui se déroulent sous nos yeux; quel rêve généreux, humain, social! Sans doute que d.rns les parties de l'œuvre qui comportent le devis de la sociétc harmonieuse p.u lut rêvée, entrevue, Fourier est en plein dans le domaine de l'utopie et de lïrréalisablc. Pouvait-il en être autrement étant donnée l'époque durant laquelle il élabor.1 son œuvre? Lt Révolution avait échoué après un élan prodigieux, sans prêcédc:nt; l'Europe entière, durant des années, avait retenti du fracas des batailles; le ~ang avait coulé à flots et la France, après s'être laissé bercer par les chants de victoire, sous des lauriers qui lui masquaient sa servitude, s'était un jour réveillée avec l'étranger sur son sol, anemiée par le sang perdu, son César meurtrier disparu, un roi rc:venu et, dans son rntimitC:, mystC:,rieuse, pona11t la gestation d'un monde nouveau. Endeuillee par les c.ttastrophes, elle ctait Jasse, inquiète, impuissante pour un effort sau-

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