MOL"\"E)IE~T SOCIAL 75 l viè:me. Or, sans contreJit. il n'est pas d'analyse plus difti.:ile, plus délic.1tt, que celle de l'œuvre très touffue de Fourier. i\lais, mon collègue et ami \"eber vient de la f.tirc en des termes si précis, si éloquents, qu'il me parait inutile de b reprendre. Toutefois, je tiens il tracer brii:,·ement les lignes essentielles de l't1:uvrc de Fourier. A cc moment où cette t:îche s'impose :t moi, je me sens irrésistiblement reporté aux heures déjà assez lointaines de l.t jeunesse et je retrou,·e, avec toute leur force, toute leur intensité, lt:s impressions que me ,·alut la lecture des premiers volumes de Fourier que je trou,·ai it ma portée. De la fièvre enthousiaste de la vingtiè:me année, d'aspirations indétinics, mais déjà en:acinées, vers une société idéale, faite d~ justice, de liberté, de bien-être, de paix pour tous les êtres humains, il importait de dégager des vues nettes, une méthode d'étmle et une orientation précise. li fallait donc suivre l'éYolution des idées sociales, des faits éwnomiques, lire les c\:unes, commenter les faits qui ont déterminé cette érnlution jalonnée de hautes manifestations morales et matérielles. Il était donc impossible de ne pas se rencontrer :l\·ec Fourier, avec ses écrits. avec cette école sociétaire dont il fut le fondateur, qui compta des propagandistes si dévoués, des écrh·ains, des orateurs remarquables et qui persiste avec sa vie propre, toutefois s'adaptant peu it peu it l'irrésistible courant qui emporte le monde vers cette harmonie sociale rêvée par le penseur, le précurseur dont le nom est vénéré par tous les socialistes. La première rencontre fut plutôt pénible, il me faut humblement le confesser. Je venms i1 peine d'interrompre l'étude insuftisamment informée de la grande Révolution et de la Révolution de FéHier. La premii:re m'apparaissait comme une tourmente grandiose, saisissante, affirmant le droit humain, arrach:rnt les peuples it leur torpeur, les rois à leur séculaire quiétude, mais j'y Yoyais une formidable déception pour le monde du travail qui, dans un élan sublime, pour la défense de la patrie et de la liberté mena.- cées, avait vaincu, :1 l'intérieur, les conspirateurs et les traitres; aux frontiercs, le 1 s armées des tyrans coalisés, et qui, au lendemain de ses efforts surhumains, de ses inoubliables victoires, se retrouvait, comme auparavant, la grande masse qui produit et vit péniblement avec la cruelle angoisse de l'incertitude des lendemains. Et, comme une formule obsédante, reve11:1ittoujours ,levant mon esprit troublé le bref et caractéristique dialogue de Fouquier-Till\·ille avec un homme du peuple. L'accusateur public qui, tour !t tour, avait meu rtrièrement servi tous les putis, gravissait les marches de l'échafaud; soudain il s'arréta et, de sa voix bri:ve, tranchante comme le couperet de Sanson, il s'écria : - Je veux parler au peuple! Aux premiers rangs de la foule, un ounier en haillons, b figure h:ive de misère et de faim, lui répondit : - Accusateur public, tu n'as pas la parole! Fouquier-Tim·ille, haussant les épaules, lui jeta ces mots : - Et toi tu n'as pas de pain ! Toutefois, la RéYolution m'apparaissait grande, glorieuse, féconde. Aux heures de son déclin Babeuf et ses compagnons avaient parlé, .,gi, étaient morts : c'était de la semence jetée pour l'av<!uir. L'étude de la Ré,·olution de Février, si bri:,·e, avec sa sublime explosion fraternitaire, sa prodigieuse répercussion dans toute l'Europe, où les zones furent ébranlées, avec sa fin effroyable dans la bataille sociale de Juin, son effondrement dans la réaction haineuse, préparatrice de la restauration impériale opérée par le sabre, m'a,·ait bissé encore plus troublé que l'étude des deux grands mouYements de ~9 et de 92. Et, ce qui particulii:rement me frappait dans la lecture des documents qui passaient sous mes yeux, surtout des brochures et des journ:rnx des faux républicains et des réacteurs, c'était le proces virulent ou moqueur instruit contre les socialistes, ceux que l'on qualifiait d'utopistes, et it qui l'on faisait remonter la responsabilité de l'avortement de la Révolution parce que, disait-on, ils avaient entrainé le peuple travailleur, en les lui faisant prendre pour de possibles réalités, par leurs rêves humanitaires. Calomnies. odieuses, railleries cruelles, tout était accumulé dans ces documents destinés !t épouYanter, i1 ameuter la France rurnle et à la replacer sous la direction de tous ceux qui, au lendemain de la victoire des faubourgs sur I!i monarchie, ne s'étaient rallies !t la République que pour la gouverner à leur profit, au profit de leurs interêts, et avaient été terrifiés en constatant que le peuple qui s'ét:iit battu, qui avait__broyç le
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