La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE pourquoi produire si tout est fait, si le bagage humain ne se peut compléter? Le passé, certes, est loin d'être une quantité négligeable : c'est le fondement de nos hypothèses, c'est l'expérience acquise. Mais il ne doit pas être une entrave. Le passé c'est le connu; l'avenir c'est l'inconnu, le mystcre qui fascine et attire l'humanité, qui sans cesse la pousse dans sa marche en aYant. La civilisation est émincment perfectible; l'homme constamment apprend des choses ignorées la veille. Qui prévoyait au siccle dernier les merYeillcs de l'électricité, le télcgraphe, le télcphone? Qui prévoyait, il y a seulement trois ans, les merveilles des rayons X et la télégraphie sans fil? Qui peut oser, après cela, écrire le mot fin sur la dernicre page de nos annales scientifiques? Au Moyen-Age, le respect exagéré des traditions a engendré chez les érudits la scolastique superficielle et prétentieuse, où l'unique argument était le stupide Magister dixit devant lequel tous s'inclinaient. Et les sociétés qui ont voulu vine exclusi,·ement sur le passe ont eu immédiatement un arrêt dans leur développement; clics se SO{\t cristallisées tout à coup, laissant d'autres, plus jeunes, plus vivantes, pleines d'enthousiasme, les rattraper, les dépasser et finir par les abandonner loin dcrricrc elles. Qu'on regarde la Chine. Est-il un pays où le culte des morts et.le respect de la terre soit plus en honneur? Est-il un pays où l'on suive plus exactement les vieilles doctrines ccloses Yingt-cinq siècles auparavant dans le cerveau des Confucius? Y a-t-il un peuple qui, plus que le Chinois, soit imbu de sa valeur, et croie aussi orgueilleusement à sa supériorité? Examinez, maintenant, la condition du Japon, ce petit pays deYcnu en trente ans si puissant, justement parce qu'il a foulé aux pieds ses traditions et qu'il a rompu violemment a\'ec les formes étouffantes du passé. Ce simple parallèle est, sans qu'il soit besoin d'autres dcveloppements, la réfutation de la doctrine de M. Barrès. Voyez jusqu'où l'auteur des Déracinés est entraîné par ses idées de conservatisme. Pour lui la Révolution française fut une « opération que l'on peut comparer à cc que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité un corps à qui l'on aurait enlevc le cerveau et le cœur ». Voilà pourquoi la France est dans un état d'équilibre instable, oscille sans cesse d'un extrême à l'autre, est plongée à chaque instant dans des soubresauts· révolutionnaires. Elle n'a plus de tête, elle n'a plus de cœur, partant plus de conscience nationale. C'est pourquoi M. Maurice Barrès réclame une autorité. Celle-ci apparaîtra nécessairement « dès que notre pays connaîtra ce qu'il est, et en conséquence distinguera un peu son a.venir. Si nous étions d'accord pour apprécier nos forces, notre énergie accrue pren-

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