La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

RECHERCHES SUR 1.'0RIGINE DES IDl~ES ABSTRAITES 699 devient substantif' et sert de sicrne à l'idée abstraite formce dans le 0 cerveau. On n'a pas trouvé de peuplades sauYages sans l'idée de nombre, l'idée abstraite par excellence, bien que la numération de certains sauvages ne dépasse pas 2 ou 3; il est probable que même les animaux peuvent compter jusqu'à 2. Voici une observation, facile à répéter, que j'ai faite, qui semblerait le prouver. Le pigeon, quoique ne couvant que deux œufs, sauf de très rares exceptions, a cependant la propriété de pondre des œufs à volonté : si après avoir pondu deux œufs, on lui en enlève un, la femelle repond un troisiéme .et même un quatrième et un cinquiéme, si les œufs sont pris au fur et mesure qu'elle les pond: il lui faut deux œufs dans le nid pour se mettre à couYer. La pigeonne domestique, surnourrie, peut quelquefois pondre trois œufs; quand cela arrive elle pousse l'un d'eux hors du nid ou bien l'abandonne, si elle ne peut expulser l'œuf supplémentaire. Il se conçoit que l'idée abstraite de nombre, contrairement à cc que pense Vico, soit une des premières, sinon la première à se former dans le cer\'eau des animaux et de l'homme, car si tous les objets n'ont pas la propriété d'être durs, ronds ou chauds, etc ... , ils ont ncanmoins une qualité qui leur est commune, celle d'être distincts les uns des autres par la forme et par la position relative qu'ils occupent et cette qualité est le point de départ de la numération (1). Il faut que la matière cérébrale ait l'idée de nombre, c'est-à-dire puisse distinguer les objets les uns des autres, pour entrer en fonction, pour penser: c'est ce qu'avait reconnu le pythagoricien Philobüs, le premier qui, au dire de Diogène de Laërce, ait affirmé que le mouvement de la terre décrivait un cercle, quand il déclarait que « le nombre réside dans tout ce qui est et sans lui il est impossible de rien connaître et de rien penser.» Mais l'extension de la numération au delà du nombre 2 fut un des plus pénibles travaux d'Hercule que se soit imposée la tête humaine, ainsi que le prou,·cnt le caractère mystique attribué aux dix premiers nombres ( 2) et les souwnirs mythologiques et légendaires (1) Platon qui, dans le Ti111ée, f.tit parler un astronome et qui pour la circonstance oublie ses essences d'origine di\'ine, donne du nombre et du temps une origine maté• rialiste : « L'observation du jour et de la nuit, les révolutions des mois et des années nous ont fourni le nombre, révélé le temps, inspiré le désir de connaître la nature et le monde. » (2) La décade a~ait un caractère sacré pour les pythagoriciens et les Kabbalistes. Les Scandinaves regardaient le nombre 3 et son multiple 9, comme particulièrement chers aux Dieux; chaque neuf mois, ils faisaient des sacrifices sanglants, qui duraient neuf jours, pendant lesquels on immolait neuf victimes, humaines ou animales. Les neuvaines catholiques, qui sont des prières durant neuf jours, conser\'ent le souvenir de ce culte, comme leur sainte trinité préserve le caractère mystique que tous les peuples sauvages attachent au nombre trois.

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