RECHERCHES SüR t'ORJGl'.\'E DES IDl~ES ABSTRAITES 693 et même i en faire ac nom·elles sans passer par l'expérience. Les écoliers mettent à profit cette précieuse faculté, quand ils apprennent imparfaitement leurs leçons avant de se coucher, laissant au sommeil le soin de les fixer dans la mémoire. Le cerveau est d'ailleurs rempli de mystcres; il est une terra iguota, que les physiologistes commençent à peine à explorer. Il est certain qu'il possède des facultés qui souvent ne trouvent pas leur emploi dans le milieu où l'individu et sa race évoluent; ces facultés à l'état dormant ne peuYent donc pas être la résultante de l'action directe du milieu extérieur sc,r le cerveau, mais celle de son action s_ur d'autres organes, qui à leur tour réagissent sur les centres nerveux. Gœthe et Geoffroy-Saint-Hilaire nommaient cc phénomène : « le balancement des organes». \'oici deux exemples caractéristiques. Les sauvages et les barbares sont capables d'un nombre d'opérations intellectuelles plus considérable que celui qu'ils accomplissent dans leur vie quotidienne : durant des sicclcs les Européens ont transporté des cotes de l'Afrique dans les colonies des milliers de nègres sauvages et barbares, séparés des civilisés par des siècles de culture; cependant, au bout èe très peu de temps, ils s'assimilaient les métiers de la civilisation. - Les Guarauys du Paraguay, lorsque les jésuites· entreprirent leur éducation, erraient nus dans les forêts, n'ayant pour armes que l'arc et la massue de bois, ne connaissant que la culture du maïs; leur intelligence était si rudimentaire qu'ils ne pouvaient compter au delà de 20, en se serYant des doigts et des orteils; cependant les jésuites firent de ces sauvages des ouvriers habiles, capables de travaux difficiles, tels que orgues compliqués, sphères géographiques, peintures et sculptures décoratives, etc ... Ces métiers et ces arts, ;tvec les idées qui leur correspondent, n'existaient pas à l'état inné dans les mains et le cerveau des Guaranys; ils y avaient été pour ainsi dire versés par les jésuites, comme on ajoute de nouveaux airs à un orgue de Barbarie. Le cerveau des Guaranys, s'il était incapable par sa propre initiatiYe de les découvrir, était au moins merveilleusement prédisposé, ou préformé, selon le mot de Leibniz, pour les acquérir. Il est également certain que le sauvage est aussi étranger aux notions abstraites des civilisés qu'à ses arts et métiers, ce que prouve l'absence dans kur langue de termes pour les idées générales. Comment donc les notions et idées abstraites qui sont si familières au civilisé se sont-elles alissées dans le cerveau humain? Pour résoudre t, ce problème qui a tant préoccupé la pensée philosophique, il faut, comme les Encyclopédistes, s'engager dans la Yoie ouverte par Vico et interroger le langage, le plus important, sinon le premier'
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