RECHERCHES SCR L'üRfGI~E DES IDl~ES ABSTRAITES 687 La victoire définitiYe de la Bouroeoisie en Anoleterrc et en , 0 0 France imprima une compléte révolution a la pensée philosophique: les théories de Hobbes, de Locke et de Condillac, apres a\·oir tenu le haut du pave, furent détrônées; on ne daigna plus les discuter et on ne les mentionnait que tronquées et falsifiées pour donner des exemples des aberrations dans lesquelles tombe l'esprit humain, quand il abandonne les voies de Dieu. La réaction alla si loin que sous Charles X même la philosophie des sophistes du spiritualisme fut tenue en suscipion; on essaya d'en interdire l'enseignement dans les colleges (r). La Bourgeoisie triomphante restaura sur l'autel de sa Raison les Yérités éternelles et le spiritualisme le plus n1lgaire. La Justice, que les philosophes de Gréce, d'Angleterre et de France aYaient réduite a des proportions raisonnables qui l'accommodaient aux conditions du milieu social oü elle se m~nifcstait devint un principe nécessaire, immuable et universel. « La Justice, s'écrie un des plus académiques sophistes de la philosophie bourgeoise, est invariable et toujours prél'homme, paru en 1802, il avait écrit : " La médecine et la morale reposent sur une base commune, sur une conn:iissance physique de la nature hum:iine ... L:i source de la morale est d:ins l'org:inisation humaine ... Si Condillac av:iit connu l'économie animale, il aurait senti que l'âme est une faculté et non pas un être. Il faut considérer le cerveau comme un organe particulier destiné spécialement à produire la pensée, de même que l'estomac et les intestins sont destinés i opérer la digestion. Les impressions sont les aliments du cerve:iu ... elles arrivent au cerveau et le font entrer en activité ... elles lui arrivent isolées, sans cohérence, mais le cerveau entre en action, réagit sur elles et bien• tôt les renvoie métamorphosées en idées ... » Cabanis, qui avait écrit ces horreurs matérialistes, proclamait dans sa Lel/re à Faurie/ sur les Causespremières, publiée seize ans après sa mort, l'exi~tence de Dieu, l'intelligence ordonnatrice du monde et l'immortalité de l'âme par la persistance du Moi après la mort. Faurie! avait converti Cabanis, comme Fontanes avait métamorphosé le Châteaubriand, rousseaulâtre et athée des Essais rnr les Réuo/11tio11s de Iï97, en le Châteaubriand réactionnaire et mystagogue du Génie dtt Christia11is111e d 1802. li existait alors une petite clique de convertisseurs, influents dans la presse et les sphi:res gouvernementales qui avaient entrepris de rame• ner dans les saines doctrines les littérateurs et les philosophes égarés. Il ne faut pas perdre son temps à accuser de palinodies et de trahison les hommes qui avaient tr:iversé la Révolution et qui en étaient revenus : ils évoluaient avec leur classe; il y a au contraire :i rechercher et it analyser les causes sociales qui leur ont imposé des volte-face politiques et des transformations intellectuelles :i vue. Il est dans l'histoire peu de moments où l'on puisse saisir mieux que pendant les premii!res années du siècle l'action directe des événements sociaux sur la pensée. Cette époque est d'autant plus caractéristique que c'est alors que se formulèrent presque toutes les théories économiques, politiques, philosophiques, religieuses, littéraires et artistiques qui devaient former le gros du bagage intellectuel de la nouvelle classe régnante. (r) ccDans ces dernières années, écrit en 1828 un professeur de philosophie, le pouvoir a presque ramené l'étude de la philosophie à l'âge de la scolastique ... On a ordonné'que les leçons se fissent en latin et sous la forme de l'antique argumentation; cet ordre est en pleine exécution dans la plupart de nos collèges ... On philosophe en latin d'un bout de la France i l'autre avec le cérémonial et l'étiquette de l'ancien syllo• gisme. Et sur quoi philosophe-t-on? Sur les thèses de l'écol_e et sur le~ object~ qui leur correspondent, c'est-a-dire que l'on argumente sur la logique, la metaphys1q ue et la morale ». Essai sur I' bistoi,·e de la pbilosopbie m Fra11cea" dix-11wviè111esiècle, par Ph. Damiron, professeur de philosophie au collège de Bourbon, Paris, 1828.
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