La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

SOUVENIRS D'EXIL Dl SCISSE plus incompréhensible pour moi. li ne me gênait pas du tout d'ailleurs. Quand il voyait que je n'avais pas besoin de lui, il sortait et tirait de sa mémoire i~épuisable quelques chansons populaires ou autres qu'il disait l'une aprcs l'autre; car, dès le premier jour, il s'était aperçu qu'il ne m'importunait pas en le faisant. De Berne, aucune décision; du moins je n'en entendais pas parler. Une semaine s'écoula, puis une autre, puis une troisicme; ni mes réclamations, ni mes protestations n'eurent d'effet; plusieurs membres du gouvernement de Fribourg s'excuscrent auprès de moi; c'était honteux. Pour la forme, je subis un nouvel interrogatoire. Au bout de trois semaines, j'envoyai à Berne une protestation véhémente accompagnée d'un mémoire. Pas de réponse. Quatre semaines s'écoulent. Cinq, six, sept, huit. Le second Fribourg promettait de me retenir aussi longtemps .que l'autre aYait fait l'année précédente, et plus d'une fois je me jurai de me méfier à l'avenir de tous les Fribourg du monde. Par malheur, il y en a toujours beaucoup. Deux mois exactement après le jour où j'avais emménagé dans ma tour, j'eus la visite de Schaller, chef du gouvernement, accompagné du chef de la justice cantonale, id est le mi• nistre de la justice, dont le nom malheureusement m'échappe, qui me complimentèrent sur l'issue de l'affaire, mais que sans être un liseur de pensée, je devais me douter que j'avais à quitter le territoire de la Confédération, et que bien des membres <lesSociétés représentées à Murten étaient expulsés comme moi. « C'est infâme! m'écriai-je; moi, passe encore, mais tous ces innocents, c'est trop fort! » Ces deux messieurs me préscntcrcnt leurs vives condoléances, mais qu'aYais-je à faire? Regagner Berne encore une fois eût étc une absurdité; depuis les élections au Grand-Conseil de Gcncve, j'étais préparé à l'expulsion et avais résolu, le cas échéant, de partir pour l'Angleterre. J'aurais cru déserter en passant en Amérique. Je leur fis donc part de ma résolution. Mc rappelant mon aventure en France, j'ajoutai que le voyage a travers la France me semblait un peu risqué, et racontai ce qui nous y était arrivé. J'exprimai donc le désir d'aller à Gênes et de là (comme Engels l'avait fait un an auparavant) d'aller à Londres par un bat~au à Yoiles. « Ce n'est pas nécessaire. Pourquoi cc long détour? répondit le ministre de la justice, aYec un sourire aimable, - le seul ministre de la justice que j'aie jamais YU sourire jusqu'ici; - je vous accompagnerai moi-même à travers la France et Ycillcrai à ce que vous ne soyez pas inquiété. >> Ainsi fut fait. Volontiers je serais passé par Genève pour y prendre mes papiers et mes livres, mais c'était impossible : cela me fut expressément signifié de Berne. Je perdis de cette façon tout ce que j'avais; car l'ami qui voulait s'en charger fut, par la suite, expulsé comme moi. Le lendemain matin, après avoir

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