SOU\'ENIRS D'EXIL E~ SUISSE 539 avec appréhension. «Maman? Ah! maman est morte en Amérique! Mais, entrez donc! » J'entrai, dan_s une chambre modestement meublée; a\'ant mèmc d'avoir regardé autour de moi, je vis GustaYc Struve. «Ah! c'est Liebknecht! Tu n'as pas changé! - Toi non plus! » répondis-je en toute sinccrité, tandis que nos mains se serraient. Et Yraiment, - rencontré tout à coup au milieu de la rue, je l'aurais reconnu. Ses cheveux, déjà rares jadis, étaient dc\'enus encore plus rares, et gris, - la tête un peu courbée, les traits un peu accusés, mais l'influence du séjour au« Nouveau Monde» qui ne tolère rien de vague et endurcit, aiguise les plus doux, ne l'avait cependant pas changé. Ses idées, non plus, n'étaient pas changées. Lorsqu'il me dit la nécessité pour tous les amis du véritable progn:s, de se ranger autour du drapeau de la République, et que la Prusse était l'ennemi redoutable àdétruire à tout prix, - je regardai inYolontairement par la fenêtre pour voir si, par delà cette fenêtre le colosse argenté dn Mont Blanc ne se dressait pas comme une sentinelle devant le Paradis des Alpes, - cc ne fut pas le Mont Blanc qui me salua, mais la tour de Saint-Etienne, -nous étions ù Vienne et non à Genève, et nous comptions 1869 au lieu de 1849. Les vingt années ccoulées entre ces deux dates n'avaient pas laissé plus de trace sur l'esprit de Stru,·e que sur son corps. Le mouvement socialiste était pour lui comme non avenu. Il ne l'avait ni saisi ni même remarque. 1 otre conversation roula bientàt sur nos souvenirs personnels. Depuis cet été de 1850 à Bayswater (Londres), nous avions pris congé l'un <le l'antre après nous y être rencontrés; il avait fait un long séjour aupres d'un riche Irlandais, son confrère dans l'art de palper les crfmes, alias phrénologie, - qui d'ailleurs ne se borna pas au crâne, et qui outrepassa les droits de l'hospitalité à l'égard de Madame Struve, - puis se rendit en Amérique. Là, Gustavese dcbarrassa d'une de ses marottes, lacroyanceau végétarismecomme panacée universelle; il se crca une existence supportable, et se battit bravement pendant la guerre de Sécession, contre les gentilshommes cscla vagistes du Sud, pour l'affranchissement des nègres et le maintien <lel'Union. La guerre terminée, il désirait ardemment rentrer en Europe, car il ne se trouvait pas bien de la vie en Amérique, et lorsque sa femme, qui peu de temps auparavant lui avait donné une petite fille, son portrait vivant, fut morte, d'une maladie de langueur, plus rien ne le retenait « de l'autre côté du grand désert liquide ». Il s'embarqua pour l'Angleterre avec sa petite fille, et bientôt gagna l'Allemagne; à Cobourg, il s'associa avec la librairie Streit. Il vécut plusieurs annces dans cette ville; y compléta et continua son Histoire universelle; il fit aussi de la littérature, - mais sans beaucoup de succes. Devenu étranger aux habitudes allemandes, il n'avait plus le ressort ni la sou-
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