La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

LE PROLÉTARIAT JUIF EN ALGÉRIE 533 trois heures, » dit le peintre municipal en montrant la porte à l'ouvrier. Le pauvre diable, habitué en pareil lieu à ce tutoiement de bonne compagnie qu'on se garderait bien d'employer à l'égard d'un repris de justice espagnol, est de retour à trois heures précises. On lui remet un pli à l'adresse -suivante : « M. X ... president du Comité à !'Exposition de 1900. )) Notre homme s'empresse de se rendre chez le « président >>; aprcs deux visites infructueuses et s'apercevant que le dit président est dentiste, il soupçonne quelque mauvaise farce. Il brise l'enveloppe et en retire le billet suiYant, écrit dans le plus pur style antijuif algérien : « Foutez-lui un grand coup dans le trou de balle, à ce sale Youpin. » Voilà comment, dans une mairie française, ù la fin du dix-neuviéme siécle, des employés, payés par tous les contribuables, laissent traiter un citoyen Français du culte israélite sans avoir à craindre même une réprimande de la part du bon ami de Drumont, qui est provisoirement le maire de la ville d'Oran : tel maître, tels valets. Mais quel peut bien être maintenant l'état d'âme de cc paune bijoutier juif en présence <l'outrages aussi grossiers et aussi absurdes? Pendant des jours et des nuits il avait travaillé à son chef-d'œune, se privant de tout, se refusant même une sortie. Absorbé par son travail, il avait amoureusement ciselé sa piccc d'orfévreric, - il la voyait déjà dans ses imaginations de grand enfant, exposée aux regards des visiteurs, remarquée peut-être à cette Exposition, à cette fête du traYail et de la paix où la France convie l'humanité tout entiére. Et le pauvre artisan, du fond de son bouge aux murs jaunis et au plafond si bas, apercevait, rayonnant dans la grande lumiére de l'ensemble, ses argenteries finement ciselées. Et le cœur lui battait, et ses yeux brillaient, en pensant que la France démocratique voulait bien qu'un pauHe prolétaire comme lui et'.1taussi, à l'égal des patrons millionnaires, sa part dans la fête uniYerselle, et son petit coin dans ce grand Paris qu'il ne connaît pas, mais qu'il rêve de visiter un jour, dans Paris, la cité bénie, source de toute lumiére et de toute justice, Jérusalem nouvelle, où l'on défend le faible contre le fort, le bon contre le mauvais. Et il songeait à tout cela, le brave orfcvre juif, à la France généreuse, à la mére qui lui a donné plus que la vie ... Allons donc:(< Foutez-lui un grand coup dans le trou de balle, à ce sale Youpin. >) Laurs DuRIEU.

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