La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

4-72 LA RE\'CE SOCIALISTE d' « intellectuels >> puisse être appliquée. En effet, loin de se confiner dans le domaine <le la pure spéculation, les Anatole France, les Duclaux, les Havet, les Meyer, les Reclus, et tant d'autres, ont su, au contraire, passer de la parole aux actes : ils sont allés parler à la foule à un moment où il y avait des risques à courir, prouvant ainsi la force de leurs convictions. Quelques-uns même - ils s'appellent Grimaux, Stapfer, Andrade - ont risqué leur position et ont vu s'abattre sur eux les persccutions gouvernementales. Pour nous, socialistes, cc spectacle est particulièrement intéressant. Depuis longtemps notre parti a dénoncé, entre autres vices sociaux, les maux de notre organisation militaire dégénérée par la faute du militarisme professionnel. De ce mal, l'affaire Dreyfus est une manifestation ; nous sommes donc conséquents aYec nous-mêmes, avec notre doctrine en protestant contre un jugement que les militaires professionnels veulent maintenir par une conception toute spéciale de l' « honneur de l'armée ». Et si, à coté de nous, il se trouve des gens pour convenir que nous avions raison lorsque nous critiquions les institutions militaires; si, à coté de nous, des bourgeois combattent un même combat, nous n'avons qu'à nous réjouir, car peut-ètrc cette confraternité passagère fera-t-clle disparaitre bien des malentendus, dissipcra-t-elle bien des préventions. * * * A l'heure où l'affaire Dreyfus n'était pas encore arrivée à l'état de crise aiguë et douloureuse, parce que l'opinion, toujours lente :i. s'émouvoir, restait indifférente; au moment où M. Bernard Lazare publiait ses premicres brochures sur l'erreur judiciaire dont avait été victime le capitaine Dreyfus, un mouvement d'attention se produisit chez quelques hommes de lettres et de sciern,e. Habitues à raisonner sur des faits, leur attitude fut d'abord très réservée. Mais, lorsque M. Mathieu Dreyfus, frère du condamné, dénonça, en novembre 1897, le commandant Esterhazy comme étant l'auteur véritable du fameux « bordereau » - pièce sur laquelle reposait le verdict du conseil de guerre de 1894 - les choses changèrent d'aspect. Des fac-si mile du bordereau avaient cté publiés par les journaux; on possédait des lettres du commandant Esterhazy - et quelles lettres! - le rapport d'Ormescheville était connu. On avait déjà les éléments de comparaison nécessaires à l'établissement d'une opinion. Mais les intellectuels, justement émus à l'idée qu'un innocent expiait au bagne le crime, la trahison d'un autre, n'agirent pas encore d'une façon active, se contentant de suivre les événements. La justice

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==