TOLSTOI ET LA QUESTIO~ SOCIALE 449 ainée. Elle s'étonnera de la gloire des projectiles coniques. » Nous sommes à la veille ·de ce vingtieme siècle et rien n'annonce encore cet âge d'or dont parle le poète. L'humanité, aprcs tant d'effroyable labeur, n'a pris qu'une plus nette conscience de sa misere; à mesure qu'elle s'avance, une tristesse plus vive tombe sur son âme. Jamais crise morale ne fut plus grande, plus douloureuse que celle de l'époque où nous vivons, - et dans tous les pays. Tous les esprits sont dans l'attente de quelques grands éYénements. Les hommes supérieurs, selon la forme de Jeurs conceptions, essaient de pénétrer le voile mystérieux de l'avenir. Chaque parole consciente et sincère trouve des échos sympathiques dans les cœurs des humains. Et voilà pourquoi, depuis bien des siècles, il ne s'était jamais élevé une Yoix qu'on ait si universellement entendue que celle de Tolsto:. En un temps où il est nécessaire de prouver à nouveau des vérités souYent démontrées, il a su forcer les plus difficiles à écouter sa parole. La religion qu'il prêche, la religion du Travail et de l'Amour, est trop belle, trop pure pour qu'elle n'éveille pas les âmes souffrantes, surtout au cours de lassitude morale et sociale de l'heure présente. L'exemple de sa propre vie est trop beau pour qu'il ne trouve pas des échos dans toutes les parties du monde. « En ce temps de sombres conflits, de douloureuses fins et de laborieuses genèses, participer au bon combat des naissants altruismes, des enthousiasmes humanitaires contre les vieilles rapacités, contre les persistantes cruautés, est encore, pour tous ceux gui ont de la justice dans la conscience et de la pitié dans le cœur, la seule vie qui soit digne d'être vécue i> (1). La force, la puissance de Tolstoï, c'est d'avoir mis en pratique ses nouvelles théories de la Yie. « L'idée pure n'est qu'une virtualité; la matière pure est inerte; l'idée n'arrive à être réelle que grâce à des combinaisons matérielles. Tout sort de la matière; mais c'est l'idée qui anime tout, qui, en aspirant à se réaliser, pousse à l'être i> (2). Les idées les plus vraies, les plus sublimes, lorsqu'elles ne sont pas mises en pratique par celui qui les prêche, ne peuvent jamais exercer une influence sur les masses. Le malheur de notre temps, c'est que les hommes conscients, ceux qui sont déjà arrivés à comprendre où est le salut du monde, n'agissent pas d'après leurs idées et souvent ne font pas ce qu'ils prêchent. « Vanité, vanité, et rien que vanité! jusque devant le cercueil et parmi des gens prêts à mourir pour une idée élevée. La vanité n'est-elle pas le trait caractéristique, la maladie distinctive de notre si_ècle? ii (3). La vanité nous aveugle et ne nous laisse (1) B. Malon, Précis du Socialisme, préface, p. x1, (2) Renan, Dialogues philosophiques, p. 55. (3) Tolstoï, Sébastopol.
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