TOLSTOI ET LA QUESTION SOCIALE 445 comme Bouddha, ni l'apôtre, ni le dévot, ni même le théoricien du fatalisme. Son non-agir ne veut pas dire i11di.fférence, il n'a rien de commun aYec le pessimisme résigné de l'Inde, ce n'est pas le Nirvana, ce gouffre de l'éternel néant, qu'il propose, c'est l'actio11·individuellc sur soi-même pour devenir un Être parfait, c'est l'aspiration :\ l'abolition des misères humaines, l'aspiration vers le Bien, vers le Bonheur Universel. Au lieu de « lutte pour la vie )> de Darwin, Tolstoï met comme base de la société l' « Aimez-vous les uns les autres » de Moise et de Jésus. La théorie de Tolstoï est très simple: La Yie est belle, la ~ie est bonne, ce sont les hommes qui l'ont rendue âpre. Le bonheur existe. Ce ne sont pas les signes extérieurs de la vie, mais la vie intérieure, consciente de l'homme qui donne le bonheur. Travaillez, et vous le connaitrez; n'exploitez personne, ne tuez pas, aimez, purifiez votre vie, purifiez votre conscience, et vous connaîtrez le bonheur. Il semble qu'il n'y ait rien d'opportun, rien d'impossible dans ces raisonnements abstraits. On objecte : Oui, c'est bien possible, mais à condition que tout le monde le fasse. Il faut pourtant que quelqu'un commence! Que chacun fasse son examen de conscience, que chacun tâche de réaliser autour de lui un peu de bien, ou du moins, de ne pas faire du mal dans sa vie, et chacun connaitra le bonheur que procure la tranquillité de conscience. Car le bonheur, c'est la paix intérieure, c'est la pureté d'âme, c'est la volonté consciente, c'est le Bien, c'est l'Amour! Rêve! Chimère? Peut-être! « Il y a des rêves stériles qui se détruisent àmesure qu'ils se forment et s'évaporent avec la fumée des cigares dont ils sont nés. Il y en a d'autres qui sont une action perpétuelle de la pensée, mais que nous appelons rêves parce qu'ils ne se déterminent pas sous une forme plastique» (I). Qu'importe l'origine si le résultat mérite de vivre, malgré le défaut de suite et l'incohérence des détails? Certains rêves, certaines idées sont comme les enfants vivaces : on les préfère endormis; jamais ils ne sont plus sages; réveillés, ils vous troublent et parfois vous effraient. Les idées ont une enfance difficile, mais rien de noble ne se fait sans peine : il n'y a pas de rêve sans souffrance. Plus le rêve est beau, plus l'idée est belle, grande, sincère, plus elle a à lutter avec la foule, moins elle est d'accord avec ses instincts. Elle commence par devenir volonté, force motrice, principe vital d'un petit nombre d'êtres dont elle devient l'âme et qui se mettent à répandre ce germe Je vie éternelle, cette graine féconde dans le sein mystérieux des hommes dont ils attendent - parfois longtemps - la fructification divine. La nature, et l'homme, qui en est une parcelle, enfantent seu- (1) E. Caro, La maladie de l'idéal.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==