TOLSTOI ET LA QUESTION SOCIALE 443 moralement pour pouYoir organiser sa propre existence, pour pouvoir se choisir librement un compagnon de la vie, un compagnon qui l'épouse pour elle-même, rien que pour elle-même, qu'il ne voie en elle qu'une bonne compagne capable de le comprendre et de fonder avec lui une famille. Cette famille nouvelle doit être épurée des tares actuelles et adaptée à la complexité croissante de l'être humain; elle doit être basée sur : l'estime, l'affection, l'indépendance et la liberté morales; le désintéressement, l'égalité dans la dissemblance, la poursuite du même but et du même idéal des cpoux. « La liberté <le l'amour n'existera réellement pour les deux sexes que lorsqu'ils pourront et sauront également choisir et déterminer la raison de leur choix >>( 1). • Ni l'homme ne peut être libre, si la femme est esclave, ni la femme ne peut être libre si l'homme est esclaYe, - et ils le sont tous les deux, homme et femme, esclaves de leurs sentiments, formés par les inepties des siècles, esclaYes de leurs préjugés, esclaves des conditions sociales, esclaves de la société, esclaves de l'État, esclaves tous les deux, partout et toujours! Il ne s'agit pas de l'affranchissement de la femme, il s'agit de l'affranchissement de l'être humain, sans distinction des sexes, il s'agit de la transformation de la Yieille institution qui est la cause de tous les maux dont souffre l'humanité tout entiére, - mariage, je ne dis pas, - famille. Car la transformation des bases actuelles du mariage ne supprime pas la famille. Au contraire. On prétend que le mariage transformé amènerait l'abandon des enfants à l'État. Loin de là. Dans la famille future, la mère et l'enfant ne seront pas du tout obligés de se quitter. Par quels moyens arriverons-nous à construire cette famille? Par la révolution? Non. On fait une révolution sociale, économique, mais on ne fait pas de réYolution morale et intellectuelle, ell~ doit se faire, elle doit venir d'elle-même, autrement elle n'aboutit à rien ou presque à rien. L'esprit s'approprie un fonds de pensées nouvelles, qui restent souvent à l'état de notion, mais qui ne passe pas dans le sang. Est-ce que la Révolution de 89 a détruit tous les égarements moraux du Moyen-Age, tous les préjugés? Un changement d'État ne change pas les conditions morales de l'individu, et il s'agit, avant foui, de changer, de transformer, d'affranchir l'individu qui ne peut être affranchi - moralement - que par des efforts évolutifs sur lui-même. Quiconque veut être libre doit s'affranchir lui-même, par sa propre volonté, le contraire prouve ou qu'il ne porte pas dans son âme la notion de la liberté ou qu'il n'a pas assez de volonté pour atteindre cette liberté. Et la liberté ne se donne pas : elle se conçoit; on ne peut pas la réclamer : on doit la prendre. (1) E. Fournière. La famille idéale. (Revue Socialiste, mars 1898, p. 297.)
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