La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

SOUVENIRS D'EXIL EN SUISSE 433 des Grecs et qui s'intitulait lui-même l'instrument impitoyable de cet impitoyable destin appelé divine Providence; - la ville de JeauJacquesRousseau, du mélancolique apôtre de la nature, qui devait donner à tous la santé, mais en détenant avec malice le remède pour soimême, - du pauvre, de l'excellent Jean-Jacques, qui dans ses Confessio11s et dans sa NouvelleHéloïse chanta le CantiquedesCantiques du lac Léman et de l'amour et, dans son Co11/rastocial, donna leur programme aux doctrinaires de la Révolution française bientôt mugissante; - Genève, la ville de Guillotin, de cet ami sensible des hommes, auquel la vue d'une fenêtre genevoise donna l'idée de son couperet mobile, de Guillotin à qui le destin irol}ique a imposé l'immortalité, la guillotine; - la ville du charlatan constitutionnel Necker et de sa prudente fille, Mm• de Staël; - la ville aux portes de laquelle Voltaire vécut de longues années, Voltaire en qui se résume toute la vie intellectuelle de la France de son temps, Voltaire, poète, railleur, historien, philosophe, qui, avec combien plus de raison que cette tête sans cervelle, que ce mannequin au manteau de pourpre surnommé !'Ogre-Roi, dit « Soleil», eût pu dire cet imbécile : « L'État, c'est moi! » - Je crois même qu'il a dit : « La France, c'est moi! » - la ville enfin, où tous les vaincus des luttes politiques ou religieuses de France trouvaient et trouvent un asile semblable :\ celui de Zurich pour ceux d' Allemagne. A Genève donc! D'autant plus que je n'y étais jamais allé et qu'au charme du connu s'ajoutait l'attrait de l'inconnu. A Genève! Qui me suit? Trois camarades furent de la partie et tout de suite le plan du voyage fut élaboré. Passer une nuit encore à Bâle, et le lendemain matin, par le Jura et le magnifique Val-de-Travers, en route pour Genève, et à pied. Nous n'avions pas besoin de beaucoup d'argent et nous avions tout le nécessaire. Tout d'abord, un beau temps et - malgré la catastrophe badoise, - encore de la bonne humeur, deux compagnons indispensables en voyage, surtout lorsqu'on voyage à pied. Ce fut un yoyage comme jamais je n'en fis. Un paysage céleste, un été radieux. Nous étions quatre: Korn, de Berlin, Rosenblum, d'Odessa et Becker, de Hamm, - tous trois morts, depuis longtemps, en Amérique, - tous très gais: les autres encore plus que moi; en un mot, nous ctions bien assortis. En raison des fortes chaleurs, nous ne marchions que le 1n'atin et le soir, et, quand le soleil était trop fort, nous nous étendions à l'ombre des rochers et des arbres. Nous n'eûmes à souflrir ni de la faim, ni de la soif, Becker nous en épargnait les soucis. C'était un très bon journaliste (à Francfort, il avait travaillé avec Lüning à la Deutsc!JeZeit1mg), mais c'était encore un meilleur fourrier.

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