La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

SOUVE!'<IRS D'EXIL EN SL:ISSE 43 I brave homme en dcmentait la rudesse. Il me fit signe de le suivre dans la piéce voisine et là, il cela ta : « Quel gâchis honteux à Paris l Canaille! Savez-vous, ici nous sommes bons républicains, et (assourdissant sa voix) les deux gendarmes qui sont avec moi sont aussi Je bons républicains. Partez tranquillement avec eux pour l'Algérie. Si la route est trop longue, la Suisse n'est pas loin. Compris? » Certes, j'avais compris, et nous nous serrâmes chaleureusement la main. J'appelai im1rn'.:diatement mes amis, dont l'impatience était compréhensible: naturellement, ils comprirent aussi. Encore une petite comédie, pour que l'assistance ne remarquàt rien. Sacrant tout haut et riant tout bas, nous déclarâmes choisir l'Algérie, et nous sortîmes de l'auberge, suivis des deux gendarmes qui avaient gardé la porte comme deux cariatides. Des adieux enthousiastes nous salucrent, mêlés à des imprécations à cette « canaille» de Napo \éon; hurrahs, poignées de mains, accolades même et nous partîmes. Restés seuls avec nos gardiens, ceux-ci nous contèrent que, longtemps déjà avant la République de février, ils baient républicains; aprés l'élection de Napoléon à la présidence, ils avaient eu l'intention de quitter le service; seules des considérations domestiques les avaient retenus. Pendant la lutte, là-bas, -dans le duché de ~ade, - ils avaient eu envie de venir nous rejoindre avec armes et bagages, mais ayant appris que les choses allaient comme ci, comme çà, ils avaient preféré rester chez eux. Dommage! deux gendarmes français soldats de la liberté allemande, quel spectacle divin ! Ce fut un joyeux voyage, bien que la pensee de ce qui se passait de l'autre côté du Rhin mêlât de l'amertume à notre gaieté. Cependanr nous passions agréablement le temps avec nos compagnons; nous plaisantions, nous buvions, nous trinquions, et même nos gendarmes . payaient; et cela jusqu'à ce que nous fûmes arrivés, soit en voiture quand l'occasion se pn'.:sentait, soit à pied, dans les parages de la Suisse. Il n'y avait pas de temps à perdre; une vigoureuse et cordiale poignée de mains aux braves garçons, qui refuscrent, presque froissés, toute récompense; et nous disparùmes dans les fourrés de la« libre Suisse », salués de deux coups de feu à blanc par nos gendarmes qui, dans le cas où quelqu'un eùt assiste à la scène, voulaient s'en faire un témoin de leur conduite consciencieuse. Nous ctions dans le canton de Bâle où nous ne pouvions guère espérer un accueil amical. Mais, venant du cote de la France, nous rencontràmes moins de difficultcs que nous l'eussions supposé. Les garde-frontiere nous poserent toutes les questions possibles et impossibles, avec la plus grande grossiéreté; mais on ne nous empêcha pas de continuer notre route. Enfin nous pùmes connaître exactement l'état des choses à Bade. Malgré les contradictions evidentcs des nouvelles les plus diverses, un fait restaitacq uis : il n'y avait plus a dou-

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