SOUVENIRS D'EXIL EN SUISSE A Fribourg, j'avais donc des adieux bien douloureux a faire; et comme tous mes amis avaient de coté ou d'autre, quelques occupa• tians, nous nous donnâmes rendez-vous pour onze heures du soir à l'hotel Fœhrenbach où nous etions descendus. Pas plus tard. Car dans la ville il n'y aYait plus qu'un petit nombre des nôtres: lcsSpieszer (r), qui jusque-la s'étaient tenus tranquillement cachés, commençaient i ramper hors de leur taudis, déjà les vedettes prussiennes rôdaient aux environs et sur la cathédrale devait flotter déjà le drapeau blanc. Cela n'était peut-être pas encore, nonobstant nous devions être sur le quivive, et n'avions pas de temps à perdre. Nous nous séparâmes. J'allai 111·011 chemin, non sans aYoir soigneusement examiné la lame de mon couteau de chasse et si mes deux pistolets étaient bien et dûment chargés. On n'avait pas encore de revolYer à cette époque. Exactement, quelques minutes avant onze heures, je me séparai. Les avis de toutes sortes que j'avais reçus me faisaient hâter le pas. Dans les rues, une vie suspecte inquiétante. D'authentiques « attitudes à la Bassermann ii (2) en présence desquelles le bienheureux Bassermann lui-même ne se serait pas effrayé, puisque c'étaient de bons amis à lui, se rapprochaient autour de moi. Quelquesuns me suiYirent, et bientôt je remarquai qu'ils s'intéressaient à moi. J'entendais un cliquetis de sabres, « grand-ducaux ii évidemment, qui crurent alors le moment venu <le jouer de la lame. Je n'avais nulle e1n-ie de me battre, je hâtai le pas. Tout à coup, trois ou quatre hommes, Yenant d'une rue voisine, se trouvérent devant moi; de leur coté aussi j'entendais un cliquetis de fer. J'étais entre deux feux, - il n'y avait qu'un moyen d'en sortir : en avant! Je pris un pistolet de chaque main, me précipitai sur le groupe arrêté devant moi, et .braquant mes pistolets sur eux, je criai : « Place! Le premier qui me touche, je le tue ! ii Cela réussit. Mes hommes de Bassermann se retirérent, pendant que leurs camarades qui, sur ces entrefaites, étaient accourus au lieu du co'.,~bat, remettaient l'épée au fourreau avec une célérité de singes. Si le danger de la situation ne m'était apparu clairement ad bominem, par cet interméde comique, j'aurais dû eclater de rire à la vue de ces maniaques agneaux de l'ordre qui eussent pu figurer parmi les soldats de carton de la garde de Falstaff. Mais je n'avais pas le temps de rire. Qu'étaient devenus les camarades? Par bonheur, je touchais au but. Dans la rue, je ne remarquais plus rien (1) Littéralement, les dagues. (Note du traducteu,· .) (2) Fried. Daniel Bassermann, homme d'État badois (1811-1855), membre de !a deuxième chambre badoise depuis 1841, fut en 1848 envoyé comme chargé d'affaires au Bundestag; élu au Parlement, il prit place avec décision parmi les modérés_ Iibéra.ux. C'est de cette époque que date l'expression de Bassen11a1111'scGbestalt, "attitude a la Bassermann » qui est souvent mise à la place de son nom. (Note du traduclwr.)
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