La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE Jeunesse n'a pas de vertu ... ( r ). La Ré\'olution était-elle vraiment perdue? Son drapeau ne flottait-il pas là-bas au pays hongrois, ou l'héroïque peuple magyar fut si chaudement célébré par le brave Sclmaufjer, pourchassant les bandes des soudards ennemis comme le loup les troupeaux? Et puis Rastatt n'avait-elle pas des provisions pour plusieurs mois, a\'ec des munitions suffisantes? Le pays ne pouvait-il pas se soulever demain? Ah! combien de milliers de fois et combien de mille jours depuis, ai-je entendu dire : << Ça sera pour demain! » Alors je pensais à autre chose. Deux mois à peine auparavant, aprés que l'insurrection commençante m'eût ouvert ma prison (2), j'anis quitté Fribourg, le cœur heureux et gonflé d'espérances orgueilleuses, bien qu'il m'eût fallu y laisser une fiancée conquise dans la tourmente et l'affliction. Je ne revenais pas en vainqueur, mais qui pouvait savoir combien serait longue mon absence? Qu'apporterait l'avenir? le moment prochaiu? Sous mes pieds, c'était comme un tremblement de terre, le sol se crevassait, et ses fondements grondaient et vacillaient. .. Tout remis en question, l'avenir, un chaos duquel l'imagination ne pouvait tirer la forme la plus vague. Mais la . jeunesse n'a pas de soucis, et, n'en déplaise au proverbe, elle posséde une trés grande vertu. « Pas de soucis », ce n'est peut-être pas trés exact. Je m'étais créé beaucoup de soucis dans ma jeunesse, - et lorsque je vins à Londres, en juin 1850; le bon Karl Pfrender, phrénologiste et physiognomoniste, me découvrit dans le visage une « ligne de douleur ». Mais soucis et douleurs ne m'importunaient jamais longtemps, car j'eus toujours, quelle qu'en fût l'acuité, un fouet à la main pour les chasser, même aux temps les plus cruels ou je souffrais de faim, à Londres. Ce fouet, c'était la gaieté ( ou peut-être tout simplement l'ctourderic ?), qui surgissait comme un kobold lorsque je ne sanis plus <l'ou je venais ni ou j'allais. Mais la gaieté, on le sait, a pour sœur jumelle la mélancolie : à Jacques qui rit appartient Jacques qui pleure (3); le Jean qui pleure complète celui qui rit, et le plus heureux Jean est celui qui peut rire avec un œil et pleure avec l'autre. Pleuré! à part quelques larmes d'émotion, par exemple au théâtre devant le jeu vibrant d'un acteur, de quoi (je veux dire de mes larmes) j'étais toujours furieux, - et quelques larmes de joie, par exemple lorsque, après Sedan, la République fut fondée en France; - homme fait, je n'ai jamais pleuré, et je crois bien en avoir perdu la faculté. (1) Jugend bat keille Tugend (proverbe allemand). (Note du traducteur.) (2) L'auteur de ces S011ve11irs avait été emprisonné a la suite de l'insurrection badoise, de septembre 1848 a mai 1839. (Note du lraduc/eu1·.) (3) En français dans le texte.

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