La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

TOLSTOI ET LA QUESTION SOCIALE maintenant comment se confectionnent nos lois. Nous savons bien qu'elles sont enfantées par la cupidité, par la fourberie, par la lutte des partis, qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y aYoir de justice Yéritable. C'est pourquoi les hommes de notre époque ne peuvent pas croire que la soumission aux lois sociales et politiques satisfasse aux exigences de la raison et de la nature humaines. Les hommes savent depuis longtemps déjà qu'il est déraisonnable de se soumettre à une loi dont la vérité est douteuse, et, par suite, ils ne peuvent pas ne pas s~mffrir en se soumettant à une loi dont ils ne reconnaissent pas la sagesse et le caract_cre obligatoire. Nous reconnaissons l'inutilité des douanes et des droits <l'cntree, mais nous sommes obligés de les payer. Nous reconnaissons comme nuisibles les enseignements de l'Église, et nons devons participer au maintien de ses institutions. Nous reconnaissons comme cruelles et injustes, les condamnations prononcées par les tribunaux et nous sommes forcés de participer à cette justice. Nous ne reconnaissons pas la nécessité de l'armée et de la guerre, et nous devons supporter de terribles charges pour l'entretien des troupes et les frais de la guerre. Mais cette contradiction est encore peu de chose comparcc à celle qui se dresse deYant les hommes dans leurs relations internationales et qui, sous la menace de l:i perte de la raison et de la vie humaine, exige une solution. Nous qui aimons le penseur, le poéte, nous qui aimons simplement les étrangers, les Français, les Allemands, les Anglais, nous qui estimons leurs qualités, qui sommes heureux de les rencontrer, qui les accueillons a,·ec plaisir, nous qui ne pouvons même pas penser sans terreur,' qu'un desaccord, qu'une guerre éclate entre eux et nous, nous sommes tous appeles à participer à des tueries affreuses et abominables. On comprend que les Grecs, les l{omains aient défendu leur indépendance par l'assassinat, et par l'assassinat, soumis les autres peuples; chacun d'eux croyait ferme1rn:nt être le seul peuple élu, bon, aimé de Dieu, tandis que les autres n'étaient que des barbares. Les hommes du Moyen-Age et même ceux de la fin du siècle dernier et du commencement de celui-ci pouvaient encore avoir la même croyance. Mais nous, malgré toutes les excitations, nous ne pouvons l'avoir. Et cette contradiction est si terrible a notre époque, qu'il nous est impossible de Yivre sans y trom·er une solution. On s'etonnc de ce que 60,000 suicides se produisent par an en Europe, et ce chiffre contient seulement les cas connus, et la Russie et la Turquie exceptées. Il faudrait, au contraire, s'etonner qu'il y en ait si peu. Tout homme de notre époque, si on pénétre la contradiction entre sa conscience et sa vie; se trouve dans la situation la plus cruelle. Sans parler de toutes les autres contradictions entre la vie réelle et la cons-

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