La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

302 LA REVUE SOCIALISTE de se débarrasser de l'ennemi qui l'opprime et de l'opprimer à son tour. L'homme de la classe instruite souffre encore davantage des contradictions de sa Yie sociale. Tout membre de cette classe s'il croit en quelque chose, c'est sinon en la fraternité des hommes, du moins en un sentiment d'humanité, ou en la justice, ou en la science; et il sait aussi que toute sa vie est établie sur des principes directement opposés à tout cela, à tous les principes de l'humanité, de la justice, de la science. Nous sommes tous frères, - et cependant je vis du traitement qui m'est alloue pour interroger, juger, condamner le voleur ou la prostituée dont l'existence résulte de toute l'organisation sociale de la vie et qu'on ne doit ni commander, ni punir. Nous sommes tous frères, - et je \'is du traitement qui m'est alloué pour percevoir des impôts de travailleurs besogneux et les employer au bien-être des oisifs et des riches. Nous sommes tous frères, - et je reçois un traitement comme prêtre pour tromper les hommes dans la question la plus essentielle pour eux, et je reçois un traitement pour me préparer à l'assassinat; j'apprends à assassiner, je fabrique des armes, de la poudre, je construis des forteresses. Toute la vie de nos classes dirigeantes, dites supcrieures, est également une constante contradiction, d'autant plus douloureuse pour un homme que sa conscience est plus sensible et plus haute. L'homme doué d'une conscience impressionnable ne peut pas ne pas souffrir d'une pareille vie. Le seul moyen de se débarrasser de cette souffrance est d'imposer silence à sa conscience: mais si quelquesuns y parviennent ils ne réussissent pas à imposer silence à leur peur. Ils souffrent de la peur ou de la haine, et ils ne peuvent pas ne pas souffrir. Ils connaissent toute la haine que nourrissent contre eux les classes laborieuses; ils n'ignorent pas que les ouvriers se savent trompés et exploités et qu'ils commencent à s'organiser pour secouer l'oppression, et se venger des oppresseurs. Nos classes aisées ne peuvent pas, comme les anciens, qui croyaient en leur droit, jouir des avantages dont elles ont spolié le pauvre. Toute leur vie et tous leurs plaisirs sont troublés parie remords ou par la peur. La contradiction politique est encore plus frappante. Toute la Yie de notre époque est établie sur les lois. L'homme ne fait rien, ni dans sa vie privée, ni dans sa vie sociale, sans se conformer à la loi. Quelle est donc cette loi sur laquelle repose toute notre existence? Les hommes y croientils? La considèrent-ils comme vraie? Nullement. Les hommes ne croient pas à la justice de cette loi, ils la méprisent et s'y soumettent. On comprend que les Juifs aient obéi à leurs lois, lorsqu'ils ne doutaient pas que Dieu les eût ecrites de son doigt. Mais nous savons

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