La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

TOLSTOI ET LA QCESTION SOCIALE 301 aise de l'oublier, mais il ne le peut. Chaque homme sait que tous les hommes ont les mêmes droits i la vie et aux jouiss:rnces de ce monde, que tous les hommes, ni pires ni meilleurs les uns que les autres, sont égaux. Chacun sait cela d'une manién.: absolue, fermement. Et non seulement chacun voit autour de lui la diYision des hommes en deux castes, l'une peinant, souffrant, rnist:rable, opprimée, l'autre oisive, dominatrice, Yivant dans k luxe et dans les fêtes; mai encore, volontairement ou non, chacun participe d'un côté ou d1.: l'autre au maintien de ces diYisions que sa conscience condamn1.:, et il ne peut pas ne pas souffrir de cette contradiction et du concours qu'il apporte i cette organisation. Qu'il soit maitre ou esclave, l'homme moderne ne peut pas ne pas ressentir la contradiction constante entre sa conscience et la réalité et méconnaitre les souffrances qui en n'.:sultei1t. La masse laborieuse, la grande majorité des hommes, supportant la peine et les privations sans fin et sans r:1ison, qui :1bsorbcnt toute la vie, souffre lk la contradiction entre ce qui est et cc qui dc\Tait être. lis san:nt qu'ils sont dans l'esclavage et condamnés à la misérc et aux tenébrcs pour les plaisirs de la minorité qui les :1sservit. lis le saYcnt et ils le disent. Et cette conscience non seulement accroit leur souffrance, mais encore en est la principale source. L'esclave antique savait qu'il était esclave de par la nature, tandis que notre ouvrier, se sentant esclave, sait qu'il ne devrait pas l'être, et c'est pourquoi il souffre le supplice de T:1ntalc, toujours désirant et n'obtenant jamais non seulement cc qui pourrait lui être accordé, mais même cc qui lui est dù. L'ouvrier de notre époque, si mêm...: son tra\·ail était beaucoup moins pénible que celui de l'csclaYc antique, si même il obtenait la journée de huit heures et le salaire de quinze francs par jour, ne cesserait pas de souffrir, parce que, en fabriquant des objets dont il n'aura pas la jouissance, il travaille non pas pour lui et \·olontaircmcnt, mais par nécessité, pour la satisfaction des riches et des oisifs, et au profit d'un seul capitaliste (possesseur de fabrique ou d'usine). Il sait que cda se passe dans un mon<le ou est reconnue la maxime scientifique que seul le tra\'ail est la richesse, et que bénéficier du traYail d'autrui est une injustice, un délit puni par les lois, dans un monde qui professe la doctrine <lu Christ, suivant laquelle nous sommes tous fn::res et qui ne reconnait d'autre mérite à l'homme que de n;nir en aide à son prochain, au lieu d1.:l'exploiter. « D'après toutes les données et d'apr~s tout cc que je sais de ce qui se profcs'Se dans le monde, se dit le travailleur, je devrais être libre, aimé, égal i tous les autres hommes, et je suis esclave, humilié, haï. » Et il hait, lui aussi, il chen::1c le moyen de sortir de sa situation,

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