La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

LA FAMINE E~ RUSSIE Dl 1898 137 ment, les paysans ont des lois spéciales concernant tant la possession des terres que les partages, l'héritage et tous les devoirs qui leur incombent, mais en réalité c'est un chaos inimaginable de statuts sur les paysans, de commentaires, de droit coutumier, de décisions de la cour de cassation, etc.; les paysans se sentent à juste titre livrés complètement à l'arbitraire de leurs innombrables chefs. Et comme chefs le paysan considère, en plus du centenier, du bailli de village, du greffier, du commissaire de police rurale et du sous-préfet, l'agent d'assurance, et l'arpenteur, et le commissaire de délimitation, et le vétérinaire, et l'officier de santé, et le médecin, et le prêtre, et le juge d'instruction, et tout autre fonctionnaire, et même le proprietaire, et ·tous les autres messieurs. Le paysan sait par expérience qu'un monsieur peut faire de lui tout ce qu'il voudra. Mais cc qui déprime le plus le moral du peuple, quoiqu'on ne s'en aperçoive pas, c'est la torture honteuse des punitions corporelles, honteuse non certes pour ses victimes, mais pour ceux qui la permettent et y prennent part. Elle est suspendue, comme l'épée de Damoclès, sur la tête de chaque paysan. Ainsi aux trois questions posées plus haut : y a-t-il ou n'y a-t-il pas famine? d'où vient la misère du peuple? et que faut-il fai!'e pour ' soulager cette misère? je réponds: Il n'y a pas de famine, mais la nourriture est insuffisante d'une façon chronique; cela dure dejà depuis vingt ans, s'accentue toujours de plus en plus, et est devenu sensible surtout cette année à cause de la mauYaisc récolte de l'année dernière; la situation sera encore pire l'année prochaine, car la récolte du seigle est cette année encore plus nwuYaise que l'année dernicre. Il n'y a pas de famine; n'emptche que la position de l'agriculteur est beaucoup plus triste encore. La chose est la même que si, demandant a un médecu1 si le malade a une fièvre typhoïde, il répondait que ,ce n'est pas une fièvre typhoïde, mais une phtisie qui se développe rapidement. A la deuxième question je réponds que la cause de la situation misérable du peuple est non pas matérielle, mais morale. La cause originelle c'est son découragement, et tant que le moral du peuple ne sera pas relevé, aucune mesure extérieure ne pourra remédier à rien : ni le ministère de l'agriculture avec toutes ses mesures, ni les expositions, ni les écoles d'agriculture, ni les modifications de tarifs, ni l'exonération des rachats (exonération qui aurait dû être faite depuis longtemps, car au taux actuel de l'intérêt, les paysans ont depuis longtemps payé tout c·e qu'ils ont emprunté), ni l'abolition des droits sur le fer et sur les machines, ni les écoles paroissiales - si en honneur aujourd'hui et où l'on Yoit un remède infaillible à tous les maux, - rien ne pourra servir au peuple tant que son état d'esprit restera le même. Je ne dis pas que toutes ces mesures soient inutiles, mais elles

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