La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LE PROBLtME DU PROGRtS 73 de Patter a si justement appelé la prédestination sociale. li se fait quelque chose comme une course dans laquelle une minorité de coureurs disputerait en carrosses le prix à une majorité de piétons. Assurément les premiers qui auraient imaginé d'utiliser à leur profit ce moyen perfectionné de locomotion auraient fait preuve de plus de capacité, de plus d'intelligence que ceux qui en seraient restés réduits seulement à la vigueur de leurs jarrets. Ceux-là auraient effectivement mérité leur victoire. Mais on n'en saurait dire autant de leurs descendants, qui, tout en pouvant n'en être dignes en aucune façon à Cil juger d'après leurs qualités naturelles (il est même probable qu'ils auraient à peu près perdu l'habitude de marcher), n'en posséderaient pas moins tout ce qu'il faudrait pour l'emporter sur leurs concurrents moins bien outillés. L'avantage tenant à l'emploi des carrosses n'en subsisterait pas moins, créant une infériorité artificielle à la foule des piétons, qui auraient déjà fort à faire de se frayer un passage et d'éviter d'être écrasés sous les roues. Dans l'immense majorité des cas, l'issue se trouve ainsi décidee d'avance. « Un système complet de conditions factices, de création humaine, coupe en deux l'humanité, et assure, hors concours, à une classe spéciale, toutes les supériorités de l'éducation, de la richesse et du pouvoir. Il n'y a même pas possibilité de concurrence, puisque la situation est agencée de façon à ce que cette classe, qui monopolise la force, bénéficie même des efforts des autres. » • Le Prolétariat est son propre geôlier et son propre bourreau. * * * L'homme des sociétés civilisées est l'esclave de son œuvre. Les produits sortis de sa main se retournent contre lui. Les uns l'enchaînent et le meurtrissent. Les autres le tuent. Rien de semblable ne s'observe chez les végétaux et chez les animaux libres. Le singe de Florian casse une noix, il la mange. La fourmi du bon Lafontaine accumule des provisions pour les mauvais jours; l'hiver arrive, elle consomme sa réserve alimentaire. L'ouvrier boulanger pétrit et cuit un pain. li ne peut le manger. Si son salaire est trop minime pour se payer l'objet qu'il produit, il en est pi:ivé. li y a plus : l'homme est d'autant plus dépourvu de bien-être qu'il en a créé davantage. Le cordonnier ·est condamné au chômage - et à la misère qui Cil est la conséquence - parce qu'il a fabriqué trop de chaussures, le tailleur parce qu'il a confectionné trop de vêtements, l'horloger parce qu'il a produit trop de montres, etc. Ce qui doit être une source de richesse est une source de pauvreté. La sujétion des· travailleurs grandit à mesure q uc croît la

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