75° LA REVUE SOCIALISTE encore nous opposer des_arguments d'autorité et invoquer par exemple la parole de ces cinq ministres de la guerre qui, eux, étaient pris directement dans l'engrenage militaire, dans le mécanisme de mensonge et de crime? Mais voici un autre trait de clarté qui semble percer jusqu'au fond mème de l'affaire. Il deYient de plus en plus probable que le colonel Henry fut le complice d'Esterhazy dans l'œuvre de trahison. Il n'était pas seulement un faussaire, il était un traître : et il n'est devenu faussaire que pour counir son crime de trahison et en faire porter la peine ;t un autre. Des maintenant, les relations anciennes d'Henry et d'Esterhazy sont connues : ils étaient liés depuis vingt ans par une camaraderie de garnison. Et ces relations s'étaient continuées, car en 1895 et r 894, dans la période qui précéda le procès Dreyfus, il y aYait entre eux des rapports d'argent. Henry ctait le débiteur d'Esterhazy. Enfin la lettre récemment saisie d'Esterhazy à M. Jules Roche atteste qu'en é.change de ces ayances qui étaient sans doute des dons, Esterhazy receYait d'Henry des renseignements et des documents. L'association pour le crime est évidente. Si Henry n'avait pas été le complice d'Esterhazy, il aurait immédiatement dénoncé l'écriture d'Esterhazy dans l'écriture du bordereau : car étant en correspondance avec lui, il est i:npossiblc qu'il ne l'ait pas reconnue. Et pour écarter le péril qui les menaçait, les deux traîtres, les deux complices ont traYaillé à perdre un innocent. Tout s'explique maintenant, l'acharnement d'Henry contre Dreyfus, ses faux témoignages devant le conseil de guerre, puis, quand le colonel Picquart pousse son enquête, la fabrication des piéces fausses, et enfin quand Henry se croit découYert, le suicide. J'ai hâte, je l'arnue, que les cléricaux et les patriotes de métier élèvent ;t Henry la statue projetée. Au moment oü ils brûleront leur pieux encens devant le martyr du faux patriotique, la preuYe sera faite pour toute la France que le saint de Déroulède, de Maurras et de Drumont liHait à Esterhazy, qui les livrait à l'Allemagne, des documents secrets et partageait aYec lui le bénéfice de ce glorieux trafic, éminemment nationaliste. Peut-être, si épais que soient encore les préjugés de la foule chauvine, sera-t-elle prise enfin de colère contre ceux qui a ce point l'auront mystifiée et dégradée. Peut-être aussi, et c'est là un des points vitaux du problème, se produira-t-il chez un assez grand nombre d'officiers de bonne foi une sorte de révolution de conscience. lis auront cru sur la parole des chefs à la culpabilité de Dreyfus et l'innocence <lu condamné apparaitra éclatante. Ils auront cru à « l'honneur» d'Esterhazy, ù la «loyauté» d'Henry, et Üs apprendront qu'Henry et Esterhazy étaient des traîtres, au service de l'Allemagne, \'endant chaque jour, contre espèces sonnantes, un peu de la France. Que penseront-ils alors? Que ressentiront-ils? Ils seront bien obligés ' I
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