La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE la où M. de Freycinet échoue par défaut de vouloir, M. Dupuy échoue, non point par sottise, car il n'est pas sot, mais par indigence de pensée. Et ce qui donne en lui l'illusion de la force, c'est précisément sa faiblesse, je veux dire cette simplicité céréb~·ale qui, en lui interdisant les ,·astes desseins d'avenir, lui permet les réflexes soudains et nets. En tout cas, ni M. de Freycinet ni M. Dupuy n'auraient aidé la France a sortir, avec tout son honneur et toute sa liberté, de la crise où elle se débat. Et c'est chose bien significatiYe que cette sorte d'abandon où la France, assaillie par une troupe de brigands militaires, a été laissée par ses gouvernants. Méline a pendant deux ans couvert de son silence et de sa co_mplicité la coterie qui fabriquait les faux,· les crimes. Puis, quand M. Brisson, sous la poussée des hénements, s'est décidé enfin à faire la ré~:ision, il a accompagné cet acte méritoire de tant de faiblesses, de tant de concessions aux criminels de l'état-major, que la reconnaissance du pays hésite; il a restauré au gouvernement général de Paris Zurlinden, l'intrigant imbécile qui conspirait rnntre la démocratie et contre la vérité. Il a permis à la justice militaire de mettre la main, en plein tribunal ciYil, sur le colonel Picquart, et il a ainsi introduit un nouveau ferment , d'irritation dans la plaie vive qui commençait a se fermer. Et maintenant M. Dupuy et M. de Freycinet se dérobent, quand il faudrait, usant d'un droit qu'ils se reconnaissent, ordonner le sursis. C'est bien sans ses gouYernants et malgré eux que la France ai.ira fait la lumiére et la justice. C'est sans ses gouYei·nants et maigri'.: eux qu'elle aura sauvé le droit humain menacé par la barbarie militaire et le fanatisme clérical. Et c'est bien le signe que les classes dirigeantes sont condamnées. Elles ne sont plus un guide pour la nation : elles ne sont qu'un fardeau. Elles n'auront été ni bonnes ni fortes. Elles n'ont pas voulu le bien, mais elles n'ont pas pu l'empêcher. Malgré la coalition de • # l'Eglise, de la haute armée, de la bourgeoisie possédante, la vérité a surgi. Même si la Cour de Cassation se dérobait à la derniére heure, la Yérité triompherait encore. La France a soulevé la pierre de mensonge que des criminels avaient scellée sur elle. Mais qui ne voit qu'une société où la vérité et la justice ne peuvent se faire jour qu'en dépit de tous les pouvoirs constitués est a l'état r6volutionnaire? Et j'imagine que lorsque toute la vérité sera connue, les consciences, profondément ébranlées, s'ouniront a des idées nouvelles. J'espére que, comme un merveilleux printe.mps d'herbes et de fleurs éclate soudain sur des ruines, l'idée socialiste éclora aux innombrables fissures de la société disloquée. En attendant, chaque jour apporte, dans l'affaire Dreyfus, une clarté de plus. Il est inutile d'insister sur l'importance des déclarations de M. Poincaré. Elles établissent que le général Mercier a mené le

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