LA REVUE SOCIALISTE tard du mouvement internationaliste de Marx. C'est un monde étranger pour lui. On pourrait lire et relire toutes ses œuvres, on n'y soupçonnerait à peine l'existence d'une doctrine et d'un parti socialiste. Il a passé à côté (r). Ce grand voyant n'a pas vu cela, qui crevait les yeux. La tragi-comédie du second Empire lui bouchait la vue. Pour les uns, ceux qui traitent dédaigneusement ce qu'ils appellent les bas-fonds de la société, c'est sans doute un mérite. Pour d'autres, qui n'ont pas cet optimisme, c'est une lacune, c'est presque un scandale. L'historien national du Peuple n'a pas saisi ce qui est peut-être le vrai secret du peuple. Sa grandiose et poignante incarnation du Peuple reste incurablement romantique. Je demande si la question sociale a vraiment intéress-é Michelet. Je ne le vois pas. Ainsi s'explique sans doute qu'après des ostracismes et des excommunications dont Michelet vivant eut à souffrir, on le propose, mort, non pas à l'admiration. (un tel écrivain se fait admirer tout seul) mais à l'édification de la jeunesse. Il ne la corrompt pas, sans doute (2). Il ne l'instruira pas 11011 plus·, dans le sens sévère du mot. L'œuvre de Michelet, qui pourrait paraître, au premier ab6rd, socialiste, est l' Histoire de la Révolution fra11çaise. C'est un merveilleux poème polémique. Michelet ne s'en cache pas et le déclare. C'est une charge contre le dogme catholique d'une part, contre les socialistes de l'autre : le socialiste Louis Blanc reçoit même les plus durs coups. Rappelez-vous la Préface. Proudhon n'est pas nommé, mais n'est pas non plus épargné. Voilà pour la polémique du jour. Quant au grand courant historique, la Révolution y est magnifiée, avec quelle éloquence narrative! mais avec un mépris évident des sous-cour~ts, les plus puissants peut-être, comme l'a remarqué André Lichtenberger dans ure récente étude publiée à la Revue Socialiste. Les tentatives nettement socialistes de Babeuf sont considérées par Michelet comme quantité négligeable, presque méprisable. La France révolutionnaire est tout (elle était beaucoup, en effet), la France socialiste n'est rien. L'admirable sincérité de Michelet ne laisse aucun doute sur ce point. Le socialisme se présente sous deux faces, d'ailleurs presque inséparables : le socialisme idéal, plan utopique d'une société future ou f l'harmonie régnerait - le socialisme pratique, on dirait possibiliste, (1) Le Ba11q11e1l 11alérialisle ·(pages éloquentes, mais combien peu instructives, sur Saint-Simon, Fourier, les seuls socialistes que Michelet connaisse et qui, par une « sublime inconséquence », d'après lui sont d'honnêtes gens et même, au besoin, des héros). (2) Pourtant Ch. Renouvier n'hésite pas à qualifier cet enseigneme:~t implicite d'immoral. Et l'on conviendra - si l'on veut porter un jugement sur son plaisir - que ces petits chefs-d'ceuvre, L'Amour, La Femme, d'une physiologie si ayentureuse, ne peu,·e11t pas, sans abus, être donnés comme des livres moraux.
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