La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

L'HISTOIRE DE MA VIE 577 révoltait. Je suis même porté a croire que l'indignation et la révolte furent les deux sentiments primordiaux qui se développèrent en moi avec plus d'intensité que tous les autres. •Mon éducation morale était faussée, déja par le seul fait que toute mon existence se basait sur une injustice manifeste et une complète immoralité - l'esclavage de nos paysans, qui entretenaient notre oisiveté. Mon père était parfaitement conscient de cette énormité, mais, en homme pratique, dans ses conversations avec nous, il ne touchait jamais a ce sujet délicat, et nous demeurâmeslollgtempsdans l'ig11ora11ce complètede cet état de choses. Enfin, commençait a se développer en moi le goût des aventures. Mon père, qui avait beaucoup voyagé, nous racontait souvent ses voyages, et nos lectures favorites, auxquelles il présidait toujours lui-même, étaient les récits des voyageurs. Naturaliste distingué, épris des beautés de la nature, il nous transmit cette admiration et éveilla en nous le désir ardent de connaître ce qui se passait dans son sein, sans nous en avoir donné cependant aucune notion scientifique. Notre rêve, désormais, fut de voyager pour voir des pays nouveaux et des peupl~s inconnus. La pensée des voyages m'obsédait; elle devint persistante et contribua • à développer mon imagination. Dans mes heures de loisir, m'abandonnant à la rêverie, je me voyais fort loin de la maison p,tternelle, en quête d'aventures. En même temps j'adorais mes frères, et surtout mes sœurs, tandis que pour mon père j'éprouvais cette sorte de vénération que l'on a pour un Dieu. Telle était ma physionomie morale lorsque j'entrai a l'académie des artilleurs comme cadet. Je me trouvai pour la première fois face à face avec la (éalité de la vie russe (1). ( Traduit du russepar Marie Stromberg.) (1) Ici s'interrompt l'autobiographie de Bakounine qui n'avait pas l'habitude de finir les ouvrages qu'il commençait. (.V. du trad.) 37 \

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