LA REVUE SOCIALISTE sa vie conjugale, de se conformer i ses idées. Née Mouravieva, ma mère était une nièce de Mouraviev de Wilna, en même temps que de Mouraviev le décembriste. C'était, en somme, une personne futile et égoïste, aucun de ses enfants ne l'aimait. Mais, en revanche, nous avons adore notre père qui était bon et indulgent pour nous. Nou~ etions onze enfants dans la famille; mes cinq frères et mes deux sœu rs sont encore en vie. Notre père qui dirigeait lui-même notre éducation, nous clcvait plutôt à l'européenne. Nous vivions, pour ainsi dire, en dehors de la vie russe, et c'est dans ce monde fantastique que nos sens furent éveillés. Au début, notre éducation eut un caractére de libéralisme; mais mon pére changea entièrement de systéme aprés l'échec du complot de Décembre qui amena la déconfiture du parti libéral en Russie. A partir de ce moment, il s'appliqua à faire de ses fils de fideles sujets du tsar. Et c'est précisément dans ce but qu'en 1830 (sic) il m'avait envoyé à Pétersbourg pour me faire entrer a !'École des artilleurs. J'y suis resté pe;dant trois années. En 1832, a l'i'tge de dix-sept ans et quelques mois, je fus promu officier. Quelques mots encore sur mon développement intellectuel et moral pendant cette pfriode. Au moment de quitter la maison paternelle, je parlais passablement français, - la seule langue que l'on m'avait fait apprendre systématiquement, - je savais dire quelques phrases en allemand et je comprenais l'anglais. Mais je ne connaissais pas un seul mot de grec, ni de latin et je n'avais pas la moindre notion de la grammaire russe. Notre père nous faisait apprendre l'histoire ancienne d'apres Bossuet et parfois il me faisait lire Tite-Live ou Plutarque, cc dernier dans la traduction d' Amyot. A part cela, j'avais encore quelques yagucs notions en géographie. Gràce aux leçons d'un de mes oncles, officier retraité de l'etat-rnajor, j'étais assez fort en mathématiques; en algèbre, j'en étais a l'équation au premier degrc et je savais la planimétrie. C'était la tout mon bagage scientifique que j'emportai, mes quatorze ans revalus, de la maison paternelle. Quant à mon cducation religieuse, elle était complètement n6glig6e. Les quelques leçons de catéchisme, que nous donna l'excellent confesseur de notre famille, et que j'aimais beaucoup parce qu'il nous apportait des pains d'épice, n'eurent pas la moindre influence sur mon esprit. Au point de vue de la religion, j'étais plutôt sceptique que croyant, mieux encore, j'étais indiflércnt. Mes notions sur la morale, le droit et le devoir étaient par conséquent trcs vagues. J'aimais le bien et ceux qui étaient bons et haïssais les mcchants instinctivement, sans pouvoir me rendre compte de ce qu'est le bien et le mal, plutôt par habitude du milieu dans lequel mon enfance s'etait écoulée. Toute cruauté, toute injustice m'indignait, me
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