La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

.,, L'HISTOIRE DE MA VIE 575 pour y rester toujours. Mais, parmi les personnes éclairées, il comptait des amis en si grand nombre que son refuge de la campagne était presque toujou1:s envahi par les visiteurs. Depuis 1817 jusqu'en 1825, il fut membre de la Sociétésecretedu Nord, celle-la même qui en 182 5 fit si malheureusement une tentative d'insurrection militaire a Pétersbourg. Plus d'une fois on lui avait offert la présidence de cette société, mais il ne voulut jamais l'accepter; il était trop sceptique et avec ies années il avait appris la prudence. Grâce a cela mon père n'a pas partagé le sort tragique, quoique glorieux, de la plupart de ses amis et de plusieurs de ses parents, dont les uns furent, en 1825 (lisez 1826), pendus a Pétersbourg, tandis que les autres, condamnés aux travaux forcés et a la réclusion, prirent le chemin de la Sibérie. La fortune que possédait mon père était assez considérable. Il était, comme on disait dans le temps, p1,opriétairede mille âmes (d'hommes, car les femmes ne comptaient pas). Il fut ainsi le maître d'environ deux mille serfs et serves, qu'il avait le droit de vendre, d'exiler en Sibérie ou d'envoyer au service militaire (1), et surtout d'exploiter sans pitié, de piller tout bonnement, en Yivant aux dépens de leur travail: Comme je l'ai déja fait observer, mon père s'en retourna-de l'étranger imbu d'idées libérales. Inspiré de ces idées, il fut d'abord indigné de e voir maître de ses esclaves. Cette situation éveilla en lui un sentiment de révolte. Il fit même quelques démarches dans le but d'affranchir ses paysans; d'ailleurs, ces démarches, mal combinées, échouèrent. Mais, a la longue, l'habitude; d'une part, les avantages matériels de l'autre, l'obligèrent de se réconcilier avec cet état de choses. I! demeura le seigneur paisible et, de même que tous ses voisins, il put souffrir l'esclavage de centaines d'êtres humains et vivre sur le produit de leur travail (2). L'une des e;rnses e.ssentielles de ce changement opéré en lui fot son mariage.· Frisant la quarantaine, il aima follement une jeune fille a peine âgée de dix-huit ans, très belle et appartenant a une famille noble, mais appauvrie; il l'épousa. Afin d'expier son acte d'égoïsme vis-a-vis de sa jeune femme, au lieu de chercher- al' élever a sa propre hauteur, il s'efforça durant, toute - (1) Avant la réforme, les soldats restaient sous les drapeaux pendant trente-cinq ans. C'étaient les sefgneurs qui étaient chargés de présenter au conseil militaire tel ou tel nombre de recrues, selon la quantité d'âmes, qui étaient en leur possession. (N. dtt trad.) (2) Plus tard, le père de Bakounine avait affranchi ses p..ysans. Bien avant la réforme dans tous ses biens la corvée était abolie et tout travail rémunéré. Cela lni avait causé mê~e une certaine gêne dans ses affaires pécuniaires. (N. ·a11,trad.) -

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