La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

/ 410 LA REVUE SOCIALISTE l'organisation industrielle même imposait à tous les États. L'une a payé sa faute de la perte de son empire colonial; l'autre se débat dans une misère croissante, flétrie dans toutes ses sources de vie par une dynastie égoïste et inconsciente. La guerre a"Vecl'Union, les désastres de Manille et de Santiago ont dépouillé la Péninsule ibérique de son dernier prestige. Son asservissement aux mœurs, à l'esprit du Moyen-Age, la domination d'une camarilla de généraux soucieux exclusivement de piller le fisc, le mépris de tout progrès économique, en faisaient une proie facile pour un pays neuf, puissamment organisé, et même sans armée permanente, tel que l'Amérique. Jamais catastrophe d'un État soi-disant militaire n'a été plus soudaine. Le cabinet de Madrid ne s'est pas défendu; ce n'a pas été une défaite, mais un effondrement en quelque sorte spon- . tané. L'histoire a ses châtiments inévitables; les peuples qui s'abandonnent expient tot ou tard leurs désertions d'eux-mêmes. Un moment gah·anisée, en 1868, la nation de la Péninsule, depuis 1873, s'était rendormie dans le passé restauré; l'esprit public était assoupi, les affaires de l'État restaient le domaine de quelques-uns, la foule s'en désintéressait. De graYes problèmes s'agitaient dans la mer des Antilles, plus loin encore, dans l'Insulinde. A Madrid et à Séville, les courses de taureaux et les danses remplissaient les jours; les premiers échecs survinrent; avec les millions de l'Espagne, son sang coulait par de larges fissures; les danses ·continuèrent; à l'insurrection se joignit l'attaque extérieure, aux côtés des Cubains et des Tagals,parurent les troupes fraîches de l'Union; les fêtes n'avaient point cessé, et quand l'incendie de la flotte .Montojo et la destruction de l'escadre Cervera eurent anéanti tout espoir, il y eut deux jours de deuil, puis les processions d'un catholicisme païen reprirent au milieu d'une paradoxale gaieté. Ceux qui ont parcouru l'Espagne pendant cette crise qui a emporté ses dernières grandeurs, n'ont pu dissimuler leur pitié devant cette insouciance des foules. Que ce peuple se réveille! Qu'il secoue le joug de ses congrégations, de ses généraux factieux, de sa dynastie abrutie par les unes et terrorisée par les autres! Qu'il mesure la profondeur de l'abîme, pour se relever de toute sa taille! Que la révolution politique et sociale soit son salut! L'Espagne a eu' Santiago; l'Italie a eu Adoua; la force des -deux Péninsules s'est brisée dans les campagnes coloniales. Le càs de l'une n'est pourtant pas tout à fait assimilable au cas de l'autre. L'Espagne a été la victime d'une tradition trop persistante; l'Italie renouvelée, unifiée, refondue au moule d'une grande crise de révoltes, de luttes intérieures successives, n'était l'esclave d'aucune survivance. Le pouvoir quasi-absolu de la dynastie de Savoie l'a épuisée, en la courbant dam une voie qui n'était point la sienne. Alors qu'elle pouvait devenir,

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