La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

400 I.A REVUE SOCIALISTE * * * La Russie, jusqu'à Pierre le Grand, était une puissance plutôt asiatique. Cc czar se tourna vers l'Europe. La Russie contemporaine s'est retournée vers l'Asie. Après avoir conquis le Turkestan, elle a entrepris la pénétration de la Chine. Déjà Vladivostok lui était une issue sur le Pacifique, mais il lui fallait une rade qui fût sans glace toute l'année; par Port-Arthur, obtenu du Céleste Empire, elle a touché pour la première fois à une mer libre et ouverte. Ce sont des progrès de géant que ceux réalisés par Nicolas II, sans coup férir, sur les confins de la Mandchourie. Pékin est réellement sous sa main; toute la Chine du Nord tombe sous sa dépendance; sa prééminence à la cour du Fils du Ciel s'est suffisamment marqucc par les ré\'olutions de palais récentes, par les gages arrachés contre la Yolonté et au grand dépit de la Grande-Bretagne. On ne signalera jamais trop l'importance des événements qui se sont produits, en ces deux dernicres années, dans cet Empire du Milieu, où l'immobilité était jusqu'ici le fond de la politique. · La Russie n'a voulu annc·xer que pour vendre. En commun avec l'Angleterre, elle a la haine de la conquête pour elle-même. Sa caste militaire a moins d'autorité que la nôtre, et n'a jamais imposé au souYcrain une campagne de plus. Elle n'a pas mis l'État à son service, m,nis s?est mise au service de l'État, et a subordonné ses efforts à cette pcnscc maîtresse des deux derniers czars, faire de l'Empire une grande puissance industrielle, commerciale, agricole. Cette conception du rôle de la Russie moderne éclate dans la progicuse h5.te avec laquelle le pays et ses annexes se couvrent de voies ferrées. Après le Transcaspien, œuvre grandiose, le gouvernement de ,... Pétersbourg entame le Transsibérien, la plus longue ligne qu'on aura jamais construite et qui mettra le Pacifique et Pékin à quinze jours de Paris. Tandis que la France persévère dans ses campagnes annuelles du Soudan cotitre un insaisissable Samory, qu'on eût acheté depuis longtemps, l'Empire moscovite donne tous ses soins à l'exploitation immédiate de ses possessions. Il va se dresser sur les confins de notre conter.1poraine peut-elle meme être enrayée, avant que Je systi!me économique en vigueur se soit épanoui en t0ute sa sinistre floraison? En tout cas le proletariat anglais a moins souffert que le proletariat français, italien ou espagnol de la concurrence uni• verselle traduite en guerres exotiques; il n'a pas vu les siens, arraches brutalement il leurs familles, it leurs ateliers, et les budgets militaires s'enflant enormément, alimentés par une contribution toujours plus lourde des travailleurs. Comme les ministères <l'outre Manche n'ont jamais prolongé les campagnes du dehors pour complaire à leurs officiers, et qu'ils ont systematiquement reculé devant les entreprises ruineuses, les masses ont moins souffert. On peut même dire que la pénétration des terres nouvelles, si onéreuse pour les ouvriers du Continent, a élevé sensiblement le standard of life de l'ouvrier anglais.

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