La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

REVUE DES LIVRES 3ï3 ailleurs, les débuts du régime capitaliste sont marqués par la tension de tous les ressorts administratifs et gouvernementaux mis au service de la classe capitaliste pour lui assurer le recrutement et l'obéissance d'un personnel ouvrier nombreux. Dans une circulaire de M. de Witte, que cite M. Kovalewsky, le ministre des finances recommande aux inspecteurs de fabrique de prêcher l'obéissance et la soumission des ouvriers aux patrons. Naturellement, cette subalternisation administrative de la classe ouvrière, privée de tous droits politiques et sévèrement contrôlée par la police dans ses actes et ses aspirations les plus intimes, a eu pour résultat de déchaîner une exploitation intense de la force de travail et les mêmes abus qui signalèrent le développement primitif du capitalisme européen se retrouvent en Russie : la femme et l'enfant sont progressivement embrigadés dans la production, les journées de travail sont plus longues que dans le reste de l'Europe, et les salaires sont à des taux de famine. Mais malgré la police et la surveillance de tous les instants dont les ouvriers sont l'objet, sous l'aiguillon d'une nécessité plus forte que tous les règlements et toutes les tyrannies, les salariés prennent lentement conscience d'euxmêmes, s'associent par usines et par professions similaires, pour résister aux baisses de salaires. Des grèves nombreuses ont éclaté depuis 1890, dans divers centres industriels. La police a sévèrement réprimé ces mouvements; des pénalités draconiennes ont été édictées contre les ouvriers. Les rigueurs ne peuvent rien contre la formation et l'organisation du prolétariat naissant et M. de \Vitte a beau invoquer la nature chrétienne des rapports du patronat et du • salariat en Russie, l'antagonisme de fait va s'accentuant tous les jours. Le gouYernement lui-même est obligé d'intervenir qt;elquefo,s pour brider la rapacité patronale et protéger la classe ouvrière contre une exploitation abusive. Une réglementation du travail, à la vérité très favorable aux patrons., mais réprimant aussi quelques-unes des pratiques par trop léonines en vigueur dans l'industrie russe, a été élabotée récemment. Mais elle rencontre une vive· opposition dans certains centres de la part des patrons et les inspecteurs chargés de l'appliquer ne trouvent pas toujours dans l'administration le concours qui leur serait nécessaire pour con,traindre les patrons au respect de la loi. Les chapitres consacrés par M. Kovalewsky à la question ouvrière et à l'tmigration intérieure nécessiteraient à eux seuls une étude dètaillée. L'auteur s'est muni d'une documentation ab9ndante pour tracer l'évolution des conditions du travail et on ne peut se défendre, en le lisant, d'un rapprochement avec les passages classiques du Capital, où Marx retrace l'évolution des conditions du travail en Angleterre. En résumé, le Rég-ùueéco11omiqude la Russie est un livre prec1eux par l'intérêt sociologique de la masse de faits qu'il contient et dont l'ensemble nous permet d'assister, comme je le disàis au début, à une des périodes les plus attachantes de l'évolution sociale : au passage de la production morcelée à la production capitaliste, du régime nobiliaire au régime bourgeois, passage caractérisé par Je~mêmes incidents qui ont marqué cette phase de l'évolution dans les autres pays. Seulement, tandis qu'en Angleterre, en France, en Allemagne et ailleurs, l'évolution s'est accomplie lentement, à travers un cycle d'années très long et sans que les acteurs de ce grand drame social pussent se rendre un comp'te exact du chemin qu'ils parcouraient, en Russie, les classes ---

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