La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

372 LA REVUE SOCIALISTE Je ne résumerai pas - une sèche numération serait fastidieuse - le tableau que M. Kovalewsky retrace du développement industriel russe, gdce à des tarifs protecteurs et à des encouragements dont le budget russe a payé le montant. Je me bornerai à constater seulement que là, comme partout, comme en Angleterre, comme en France, c'est sur la ruine des métiers domestiques que l'ordre industriel a édifié sa puissance. Ces métiers qui, naguère encore, dit notre auteur, « dans la première moitié du siècle, ont eu maintes fois le pas sur elle, la production capitaliste les relègue de plus en plus au second plan ; elle ne leur permet de continuer une existence de plus en plus précaire que dans le cas où ils ont pour but de suffire aux besoins peu compliqués du peuple des campagnes. » Naturellement, un phénomène important a suivi celui de la production capitaliste, dont il est le corollaire social obligé : une classe ouvrière, un prolétariat industriel se sont constitués sur les débris des liens qui les rattachaient naguère au sol et qui se sont rompus, sous la poussée du système capitaliste naissant. En 1853, un publiciste russe, dont les ouvrages sont encore intéressants à consulter, disait qu'une des infériorités de l'industrie de son pays résidait dans cc fait que l'ouvrier russe est à moitié agriculteur. A cette époque, la plupart des usines travaillaient une partie seulement de l'année, pendant la morte saison des travaux agricoles. Alors les ouvriers quittaient les champs pour se rendre à l'usine, et la bonne saison des travaux revenue, se répandaient de nouveau à travers la campagne. Aujourd'hui, dit M. Demeutiev, « partout où le machinisme s'est développé, la population ouvricre devient sédentaire, le paysan quitte le vill:.ge avec sa femme et ses enfants et choisit sa résidence au chef-lieu de la fabrique. Dans quatre gouvernements, ceux de Moscou, de Toula, de Riazan et de Kalouga, 55 °/odes personnes c:mployées aux fabriques sont nées de parents ayant exercé k même métier qu'eux. ,, L'agglomération des ouvriers autour des fabriques et la rupture des liens qui les rattachaient au sol a entraîné ici, comme partout, sa conséquence naturelle : l'antagonisme entre salariants et salariés s'est accusé violemment du jour où ceux-ci ont eu pour seuls moyens d'existence le salaire de la fabrique ou de l'usine. L'antagonisme a éclaté, d'autant plus aigu, que plus rapides ont été le progrès dt: l'industrie et la désorganisation de la production familiale. Les transformations considérables apportées en peu de temps par les arrangements économiques nouveaux au sein de la population des campagnes, en créant une armée de sans-travail agricoles évaluée, comme je l'ai dit, en dehors des ouvriers de l'industrie, à plus de deux millions d'individus, ont offert aux industriels russes une précieuse réserve dont la concurrence leur a livré presque à discrétion la classe ouvrière. De là le mécontentement, les conflits et les grèves qui, en quelques années, ont ouvert en Russie la question ouvrière aussi brûlante et bientôt aussi urgente à résoudre que dans les autres pays de l'Europe et du Nouveau Monde. Jusqu'ici, la classe prolétarienne, dans les centres où les hasards du développement industriel l'ont groupée par masse, ne vit encore que d'une vie végétative et ses doléances et ses misères se traduisent par des sortes de coalitions instinctives, d'autant plus difficiles à rendre durables, que l'oppression économique des patrons se double, pour elle, de l'oppression administrative du gouvernement. Car en Russie, comme en Angleterre, en France et

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