La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

37° LA REVUE SOCIALISTE térêt, opération gracieuse dont les finances russes supportaient le contre-coup, la masse des hypothèques, loin de diminuer, augmentait. Au 1er janvier 1887, les nobles devaient 68 millions de roubles; l'année suivante 138 millions; en 1889, 170 millions; 204 millions en~1890; 267 millions en 1891. « A l'heure qu'il est, nous dit M. Kovalewsky, le gouvernement a avancé à la noblesse à peu près un milliard, sans être arrivé au but qu'il se proposait et qui était de permettre aux nobles de se libérer vis-à-vis des banques hypothécaires privées. » En résumé, au 1er janvier 1896, la noblesse devait en bloc, à toutes les maisons de crédit, 1,236,000,000 de roubles, soit environ 3 milliards 300 millions. De l'examen de l'état des propriétés sur lesquelles repose cette dette de 3,300 millions, M. Kovalewsky conclut qu'elle ne saurait être amortie ni réduite, de sorte que, dit-il en terminant, « la liquidation d,éfinitive des fortunes immobilières de la noblesse russe ne se fera pas attendre ». L'endettement prog~essif de la noblesse, qui l'oblige à aliéner une partie de ses biens fonciers se traduit, naturellement, par un déplacement de propriété réduisant d'autant la part des possessions nobles. Il serait trop long de rapporter ici tous les chiffres invoqués et discutés par M. Kovalewsky pour établir la réduction des surfaces territoriales occupées actuellement par la noblesse, sur celles qu'elle occupait en 1861, au lendemain de l'émancipation des serfs. Cc qu'il est intéressant de connaître, c'est son opinion sur le sens dans lequel s'effectue cette réduction et à qui elle profite. Les biens fonciers expropriés par les institutions de crédit iront-ils à la propriété paysanne et la petite propriété actuelle se maintiendra-t-clle, fortifiée par l'appauvrissement progressif de la noblesse? Une petite propriété morcelée à l'infini existe en effet en Russie, à côté de la grande propriété nobiliaire et du mir - et aussi de quelques propriétés importantes appartenant à la bourgeoisie. Sur ce point, les chiffres connus ne sont pas encore décisifs. Le professeur Tchouprov a prouvé, il l'aide de ~tatistiques lo:ales, que le déplacement des fortunes ne s'opérerait pas au profit des agriculteurs, mais des grands propriétaires bourgeois ou nobiliaires à l'abri des charges hypothécaires. Ce mouvement doit être considérable, car le gouvernement a songé à l'enrayer par l'ouverture de banques de crédit affectées spécialement aux villageois qui veulent acheter des terres nobles. Mais l'extension de l'usage du crédit dans les sociétés comme la Russie ne va pas sans des inconvénients graves, tout aussi nuisibles que ceux résultant, dans nos sociétés plus avancées, de la fièvre de spéculation : elle développe l'usure. En excitant les paysans à user des banques de crédit et en limitant d'autre part le crédit que les paysans peuvent obtenir aux banques villageoises, on les incite à recourir aux usuriers, quand les facilités que leur offre la banque créée a leur usage ne leur paraissent pas suffisantes. La mesure prise par le gouvcrne141ent russe rour permettre à l'agriculmre paysanne de prendre part au rachat des terres nobles semble donc tourner contre son but et livrer le paysan aux usuriers - à ce tiers-état bourgeois, partout en voie de formation, à la campagne comme à la ville, et dont l'action se manifeste également contre le prolétariat agricole dont il hâte le développement et contre la noblesse qu'il tend à supplanter. L'avenir dira dans quel sens s'oriente la propriété russe. En attendant, les

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