REVUE DES LIVRES et dix-huitième siècles, que l'Angleterre avait parcourues quelque temps avant nous, tant l'évolution économique des peuples est une, à travers les dissemblances purement e;térieures qui en varient l'aspect. C'est ainsi qu'en Russie la dissolution du mir reproduit la dissolution des communes· agricoles anglaises; que les progrès de l'industrie affament progressivement des milliers et milliers de paysans qui complétaient les moyens d'existence tirés du travail des champs par l'exercice d'un métier familial utilisé pendant les loisirs que leur laissait l'agriculture. Et, naturellement, la production de ces phénomènes donne lieu, dans les classes éclairées, aux mêmes préoccupations, provoque les mêmes craintes et les mêmes espoirs que l'avènement du capitalisme fit naître parmi les écrivains anglais et français des dix-septième et dix-huitième siècles. Les uns redoutent les troubles sociaux qui sortiront de la dissolution de l'ordre de chose nobiliaire et voudraient l'enrayer, en favorisant les mirs, les artels, en main- . tenant à la production agricole les avantages dont elle jouissait autrefois et en retenant l'industrie d:ms le cadre patriarcal qui s'effondre de toutes parts. Au contraire, nombre d'économistes voient dans l'évolution contemporaine la poussée inéluctable des choses, l'accession de leur pays à un régime supérieur et saluent de leur vœux l'avènement de ce régime nouveau qu'ils voudraient voir favorisé par des mesures gouvernementales de tout ordre. En Russie, comme partout ailleurs, en effet, l'État est invervenu, plus ou moins délibérément, dans les faits qui ont caractérisé la marche des facteurs économiques - tantôt en s'efforçant de ralentir cette marche, trop pré- ·cipitée, au gré du gouvernement, tantôt en la facilitant et lui ouvrant une voie. L'État russe, en effet, est partagé entre le désir de sauvegârder la noblesse, de l'aider à maintenir sa prépondérance sociale par sa suprématie économique et celui de protéger en même temps le développement g·énéral de l'industrie. Or, il y a incompatibilité, si je puis ainsi dire, entre les deux politiques; et la description que nous fait M. Kovalewsky de l'état de l'agriculture russe, rapprochée des progrès accomplis par la production industrielle, est très menaçante pour l'avenir de la classe noble. L'industrie a été protégée aux dépens de l'agriculture, aussi celle-ci est-elle restée stationnaire, tandis que la première progressait. De là la gêne et les embarras auxquels sont en proie les propriétaires nobles, dont l'hypothèque grève peu à peu de charges énormes une propriété dont le revenu est déjà atteint par la concurrence étrangère qui lui ferme les marchés de l'Europe occidentale. Depuis l'émancipation des serfs, en 1861, le gouvernement russe s'est efforcé de compenser les avantages dont il a favorisé le tiers-état industriel, en facilitant à la noblesse les emprunts à un taux peu élevé et souvent en lui faisant remise de tout ou partie de ses ·dettes. Il espérait ainsi amortir la dette nobiliaire, l'arracher aux griffes de la bourgeoisie financière. Malgré les remises, malgré le taux privilégié des banques spéciales, créées pour la noblesse et dont le crédit est fermé aux propriétaires roturiers, la dette nobiliaire s'accroît sans cesse. Ainsi, en 1886, la noblesse devait 539,600,000 roubles aux banques hypothécaires privées, dont le taux s'élevait à plus de 6 °/o en moyenne. C'est alors qu'Alexandre III, pour venir en aide à ses nobles, créa la banque nobiliaire au taux de 5 °/.o, d'abord, puis de 4 1/2, et même de 4 ° /o. Et à mesure que le tsar abaissait le taux d'in-
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