La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE suicide. Pour garder ses biens menacés, elle renonça à son droit et à son devoir d'aînesse, elle appela à son aide cette gendarmerie matérielle, l'armée, et cette gendarmerie morale, le clergé, ôta aux prolétaires leurs droits de citoyens dont ils avaient voulu si méchamment user, et ne fit qu'un simulacre de résistance quand-tous ces reculs eurent rendu la dictature possible. Dès ce moment la mission historique de la bourgeoisie en tant qu'instrument du progrés général est terminée. Elle entre en pleine possession de sa conscience de classe, et de cette situation privilégiée elle ne veut plus que les bénéfices. Sauf honorables exceptions individuelles, sauf les cas de pression extérieure qui l'avertissent de céder à temps cc qui va lui C:tre enlevé, elle devient consen·atricc tout en gardant le vocabulaire libéral de sa période de gloire et d'action progressive. Et, trompée par les mots, d'ailleurs encore incapable de produire en nombre suffisant les individus d'élite nécessaires à la direction sociale, composée pour plus des deux tiers de ruraux en qui on a soigneusement entretenu des sentiments d'hostilité contre les urbains, la masse conserve au pouvoir une classe qui ne la représente pas, qui ne représente qu'elle-même, dans ce que ses besoins, ses intérêts, ses appétits ont de moins élevé et de moins utile à l'ensemble de la société. Mais une classe ne peut, quand elle s'est élevée aussi haut, dcchoir du premier coup et tomber aux derniers échelons. C'est par des capitulations intermittentes, c'est par des renoncements entremêlés de reprises, que s'est fait ce mouvement d'abaissement de la bourgeoisie française. Ce qui cède le dernier en elle, c'est le libéralisme philosophique : il lui coùte de renoncer à son cerveau et de se plier au dogme. De plus, le clergé forme une véritable puissance sociale, que la peur bourgeoise a consolidée au lendemain de la grande insurrection ouvrière de juin 1848. Si on laisse grandir cette puissance elle mettra la main sur les pouvoirs publics, ce que la bourgeoisie ne veut à aucun prix : elle veut bien se servir de la religion, mais non\ servir les prêtres dans leur rêve de domination universe_lle. Elle sera donc républicaine et libre-penseuse, et organisera l'instruction publique en dehors de tout enseignement religieux. Mais le pèril qu'elle avait cru conjurer par un second massacre de prolétaires en 187 I a reparu, plus menaçant que jamais. L'elite ouvricrc des syndicats s'est mêlce aux hardis partisans des comités révolutionnaires sous la bannière du socialisme. Les rêves de libcralisme qui ont embelli l'adolescence de la bourgeoisie européenne, le socialisme les reprend, les assemble, prétend leur donner une base rcelle. Il n'est pas -seulement un résultat de la transformation des outils èn machines et du développement du r.égime de la propriété mobilière, il couro.nne son réalisme économique de tout l'idéalisme politique social et philosophique exprimé par les penseurs et les hommes d'action du passé

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