La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

260 LA REVUE SOCIALISTE tarisme ruineux. Qui croira, en dépit d'articles inspirés, que l'Italie ait be~oin d'une armée de plusieurs ·centaines de milliers d'hommes pour écraser éventuellement les défenseurs du Temporel Pontifical! Qui estimera que le Royaume-Uni doive entretenir en permanence une flotte colossale pour se défendre contre les adversaires possibles? En vérité, le jour où les peuples seront les maîtres chez eux, tous les antagonismes nationaux, toutes les querelles de frontiéres, tous.les litiges territoriaux, soit en Europe, soit hors d'Europe, tomberont d'eux-mêmes. Les haines traditionnelles de pays à pays sont aujourd'hui soigneusement entretenues par les classes dirigeantes, parce qu'elles servent leur domination et qu'elles consolident contre les menaces de révolutions intérieures l'édifice capitaliste. Il est douteux que les gouvernements veuillent sacrifier sur l'autel de la concorde et de la fraternité universelle des dissidences, des hostilités transitoires ou séculaires, où ils discernent le plus puissant de leurs moyens d'action. Le militarisme, pris en lui-même, est un contrefort non moins solide du système contemporain. En réduisant sa zone d'influence pour le moment, en limitant même pour l'avenir son champ de conquête, la bourgeoisie au pouvoir un peu partout se donnerait une atteinte mortelle et il est aisé de comprendre pourquoi elle hésitera devant la proposition d'un souverain que certains journaux ont déjà qualifié d'inconscient. L'armée moderne, abstraction faite de ses devoirs de protection des frontières, a une double fin : ses effectifs doivent maintenir l'ordre au dedans : Guillaume II explique assez souvent à ses recrues ce qu'il ente~d par cette expression, et les démocrates révolutionnaires de France et d'ailleurs n'ont pas besoin de plus long éclaircissement. En même temps l'éducation militariste qui pèse chaque année sur des millions et des millions de jeunes gens broie les intelligences et les façonne à la servitude. La discipline passive de la caserne, avec son mépris de la conscience individuelle, est une formidable machine d'écrasement aux mains des classes dirigeantes. Fournissant presque exclusivement les cadres, absorbant d'ailleurs sans peine tous ceux des officiers qui ne sortent pas de leurs coteries, la vieille noblesse et la riche bourgeoisie industrielle, sont en possession de refaire l'éducation de la jeunesse : la caserne est la plus grande adversaire de l'école primaire dont elle dissout et recommence en sens inverse la tâche. Les traces que la vie militaire laisse sur le cerveau d'un citoyen sont autrement profondes que les vestiges de la première influence scolaire. Le militarisme est une effroyable officine d'abêtissement et de mutilation cérébrale. Les gouvernements actuels ne répondront donc pas sans arrièrepensée à l'invitation de Nicolas II. Ils enverront tous des représentants à la ccnférence, car il faut bien sacrifier en apparence à l'idéa-

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==