254 REVUE soc;ALISTE la lutte pour l'existence est aux phénomènes organiques. Elle part également d'un point, l'infinitésimal, et tend « à s'amplifier dans une sphère toujours grandissante». Mais si, dans les phénomènes organiques l'hérédité et la lutte ont pour résultat la sélection ou adaptation, par élimination des plus faibles, d·es moins aptes à s'adapter, c'est-à-dire à se transformer dans les phénomènes psychiques et sociaux, l'initiation et l'opposition se résolvent en adaptation J1armonique : ainsi, l'individu dont la pensée est aux prises avec deux senliments, l'un hérité, c'est-à-dire imité, l'autre qu'on propose à son adhésion, finit par les accorder ou à éliminer celui des deux dont il a reconnu l'inanité, et rétablit ainsi l'harmonie dans sa propre mentalité. Socialement « la tendance de cette harmonie tout intérieure à l'origine est non seulement de s'extérioriser en se répandant, dit M. Tarde, mais encore de s'accoupler logiquement, grâce à cette diffusion imitative, ~vec quelque autre invention, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, par des complications et des harmonisations successives d'harmonies, s'élèvent ces grandes œuvres collectives de l'esprit humain, une grammaire·, une théologie, une encyclopédie, un corps de droit, une organisation naturelle ou artificielle du travail, une esthétique, une morale ». En somme qu'est-ce qu'une loi? C'est la constatation d'une quantité de répétitions identiques. Plus les répétitions sont nombreuses et invariables, plus elles portent sur des objets que l'observation a fait reconnaître identiques, plus cette observation écarte les objets différents sur lesquels des observations incomplètes avaient d'abord porté en les confondant avec d'autres, plus la loi est précise et générale. « Toute science vraie aboutit à un domaine propre de répétitions élémentaires, innombrables et infinitésimales. » Or, pour M. Tarde . il est incontestable que tous les mouvements se répètent par imitation. Le génie d'un peuple ou d'une race, c'est donc la somme d'imitations et de répétitions accomplies par chacun des individus qui composent ce peuple ou cette race. Tant que ce peuple ou cette race sera isolé, tant qu'il ne trouvera pas en soi d'exemples nouveaux, il imitera, il répétera à perpétuité. Mais qu'il soit impressionné fortement par des exemples venus du dehors, et l'initiation rapidement et multiplement répétée de ces exemples modifiera rapidement son prétendu génie. M. Tarde cite fort judicieusement à l'appui de sa thèse si originale et si féconde deux cas d'extension du champ de l'imitativité, l'un général et permanent, l'autre local et récent : « On s'imite, dit-il, d'une société à l'autre, on s'imite même entre ennemis, on s'emprunte des armements, des ruses de guerre, des secrets de métier. »·Voilà le premier cas. Voici le second : « On niait, dit-il, la possibilité pour ce prosélytisme conquérant d'une civilisation sur d'autres civilisations, d'un génie populaire sur d'autres génies populaires, de franchir certaines limites, et notamment d'européaniser la Chine et le Japon. » Mais si les phénomènes n'obéissaient qu'à la loi des répétitions, nulle variation ne se produirait dans le domaine biologique, nul progrès dans le domaine social. L'esprit humain, depuis longtemps, depuis sa naissance, a constaté sans la nommer l'existence de la loi d'opposition; mais son ignorance de soi et de l'univ~rs lui faisait prendre de fausses et apparentes oppositions ou même des semblables pour des oppositions réelles. C'est ainsi qu'il opposait le jour et la , nuit, le ciel et la terre, la lune et le soleil, puis la vie et la mort, la jeunesse
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==