La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

234 LA REVUE SOCIALISTE langue française, au moment ou s'incorporent à elle des quantités sans cesse accrues de mots et de tournures de phrases exotiques. Il est bon que ces étrangers ne soient naturalisés qu'a bon escient. Il n'est pas moins bon et nécessaire que des tournures et des mots défunts depuis deux ou trois siècles ne revivent pas artificiellement dans le français moderne, tels des momies qu'on planterait dans la foule des vivants pour faire nombre. Qu'on rende leurs droits à des bannis séculaires, mais demeurés jeunes et agissants, rien de mieux; mais qu'on ne fouille pas jusqu'au dernier ossement le cimetière ou reposent les morts contemporains de Rabelais. Il est encore bon et nécessaire que l'argot fasse un stage avant de pénétrer dans la langue écrite, et se décrasse un peu de son origine. Dans l'argot, il y a d'ailleurs à distinguer, ou plutôt dans les argots. Il y a i'argot des voleurs et l'argot des faubourgs. Ils sont tous deux expressifs, parbleu! et pittoresques en diable. Mais le premier ne sert qu'à exprimer des instincts, des sentiments et des idées de voleurs. Il n'ajoute rien a la langue usuelle; il est bien plutôt une langue spéciale, on devine pourquoi. L'argot ouvrier, les termes de métier, dans leur caractère elliptique ou imagé, ajoutent des expressions à la langue sans la surcharger. Epater, par exemple, n'est pas synonyme d'étonner, et n'a qu'un inconvénient, peu grave d'ailleurs, celui d'avoir dans la langue une autre acception; sous forme de Yerbe réfléchi, il est vrai, ce qui suffit a rendre la confusion impossible. Mais voici que je fais le pédant .... Parmi les causes des deformations graves que subit en ce temps le français, M. Vergniol note avec grande raison l'individualisme et la démocratie, il accuse finalement celle-ci du mal que cause celui-la. Un examen un peu attentif de son assertion et surtout des exemples dont il tire argument lui eût vite démontré son erreur, s'il n'était hanté de cette idée que la littérature fut - cela est vrai - « un objet de luxe », la récréation d'un petit nombre, l'apanage d'une élite » et le doit toujours être. La << fatale loi de la concurrence » veut que chaque écrivain ait sa langue, s'il veut avoir sa place au soleil. « On a vu celle de Hugo, de Balzac. et de Gautier. On voit celle de Zola, de Goncourt, de Daudet, de Loti, de Bourget, et celle de M. Maizeroy qui n'est qu'un jargon, et celle de M. Huysmans qui n'est qu'un produit chimique, et celle de M. Rosny qui écrit des romans préhistoriques dans l'idiome du temps, et celle de M. Claretie qui n'est rien, et celle de M. Mallarmé dont on ne saurait dire si elle est quelque chose. » C'est M. Vergniol qui parle. Je tiens a lui laisser le mérite de ses critiques. Eh bien, je vois bien l'individualisme, 1poussé jusqu'à l'anarchie, j'en conviens. Mais cet individualisme-là n'est pas du tout démocra-· tique, car je remarque que les écrivains à gros tirages, dans la nomen-

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