LA CITÉ IDÉALE 153 tranche la tête des agioteurs; elle inscrit dans la Constitution le secours public aux indigents, aux infirmés, aux vieillards; elle ne fait pas dériver le droit de cité du fait de propriété, et inscrit le suffrage universel dans la Constitution; elle y inscrit aussi que l'individu ne possède que par permission de la puissance publique. Qu'ensuite par Robespierre elle se déclare contre la loi agraire, qu'elle ne suive pas les hébertistes dans les conséquences logiques qu'ils entendent tirer du principe démocratique, il importe peu dans le mouvement général qui emporte les classes vers leurs destins. Il y a désormais en présence sur le terrain politique et sur le terrain social un peuple et une bourgeoisie, et leur lutte emplira l'histoire du dix-neuvième siècle comme la lutte du Tiers-Etat contre les deux premiers a empli les siècles qui ont précédé. Les partis politiques sont les pseudonymes des classes ou des fractions de classes, quel que soit le personnel dont ils se composent. Qu'un conflit de classe se produise et coure vers un tragique dénouement, et l'on voit les partis en apparence les plus opposés se réunir dans la solidarité de classe. Républicains et conserYateurs coopèrent à la répression de l'insurrection de Juin comme ils coopéreront à la répr~ssion de la Commune de Paris, comme ils s'étaient unis en Thermidor pour coopérer à la ruine de la démocratie jacobine. Il y a donc bien en présence dans la société actuelle une bourgeoisie et un prolétariat. Leurs frontières sont évidemment peu délimitées; bien <lesgens de la classe moyenne (comme on dit encore, comme disent même couramment ceux qui nient l'existence des classes) croient appartenir à la bourgeoisie. Elle les opprim~, les vexe et les dépouille. C'est néanmoins contre le prolétariat qu'ils tournent leur fureur. Dans la bourgeoisie capitaliste, bien des gens sont sincérement pour l'émancipation du prolétariat; et inversement, des masses cnor mes de prolétaires ne sont p:rs encore éveillées au sentiment de leur classe et forment les majorités qui assurent la domination politique et sociale <le la bourgeoisie. Il est évident que l'humanité marche à la fusion des classes, mais nulle part elle n'y est encore parvenue. Il est encore évident que les classes ne sont pas hermétiquement fermées, qu'un capitaliste peut tomber au rang de prolétaire et un prolétaire s'élever au rang de capitaliste, mais on voit plus fréquemment un capitaliste tomber au rang de prolétaire qu'un prolétaire s'élever au rang de capitaliste. Au point de vue du droit civil, il n'y a pas de classes en France et pourtant l'égalité civile n'existe pas entre les prolétaires et les bourgeois. Qu'on parcoure le code civil et l'on se convaincra que la plupart des articles ne concernent pas les prolétaires. Dans les parties qui peuvent s'appliquer à eux, leur droit est annulé par leur pauvreté puisque la justice n'est pas gratuite. C'est une dérision de considérer l'assisrance judiciaire comme une sorte de gratuité de la justice.
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